la danse du psychopompe
publié à l’origine par les Editions Florent Massotdimanche 6 octobre 1996, par | Lu à 32748 reprises depuis sa mise en ligne | | Mots clés: Livres |
« Descartes est un escroc à la petite semaine. Grand Maître des Sciences médiumniques, il vous aide à résoudre tous problèmes, travail, amour, sexualité, etc. Résultats garantis. Jusqu’au jour où une lettre d’un groupuscule néo-nazi tombe par erreur (?) dans sa boîte aux lettres. Ce jour-là marque la fin des amuse-gogos et le début d’une affaire bien trouble. Le petit joueur se retrouve dans la cour des Super-Vilains »
« La relève de Quéneau, version Saint Glinglin est assurée. Enfin » - Jean-Bernard Pouy
« Un souffle de vie qui vous met un soufflet, pamphlet sur la folie d’aujourd’hui, si vous avez pas saisi, lisez ! » - Mallaury Nataf
(quatrième de couverture du roman).
« L’étoffe des héros est un tissu de mensonges. » Jacques Prévert
« Est-ce que les westerns ont changé ou évolué ? Non, je ne crois pas. Les chevaux chient toujours par le même bout. » Robert Mitchum
CHAPITRE 1
J’allais la prendre par derrière. Comme d’habitude. Elle allait bien sûr renâcler un peu, au début, faire mine de résister, miauler, couiner ; mais je la chaufferais, puis elle craquerait, brutalement. Je ne lui donnai pas trois minutes.
J’introduisis la longueur nécessaire en tâtonnant. Attentionné, je m’activais en silence, sensible à ses vibrations, et elle répondait au doigt et à l’oreille, comme prévu. Foutu artisan. J’y étais. Mon outil avait trouvé le point sensible. C’était gagné. Un dernier petit coup et j’eus le sourire. Niais. Complètement nirvané. Je jetai un coup d’œil furtif à ma montre à quartz dans la pénombre. Deux minutes quarante-cinq. Peut mieux faire.
Y’a pas de mystère, je savais y faire avec les serrures.
Avec les mauvais payeurs, moins.
Mais personne ne m’aurait retiré le titre de roi du crochetage. Monseigneur de la pince, mince, je rangeai le rossignol dans ma poche revolver.
J’étais pourtant d’une humeur de chien écrasé et échappé des faits divers. J’avais essuyé un crachin, frôlé le pare-chocs d’une nyctalope qui avait failli me culbuter et je m’étais cassé le nez et les dents sur le digicode d’un immeuble résidentiel, dans le style de la nouvelle Bastille moderne, que les yuppies avaient cannibalisée.
Je réussis enfin à m’engouffrer dans le hall, en profitant de la sortie d’un couple ivre-mort et joyeux. Les murs tendus de velours saumon étouffèrent l’éclat d’un beau Merde ! L’ascenseur était en rideau et je me tapai les six étages à pieds.
Et cette enclume de Fred aurait été au lit. Au chaud, sous la couette, il aurait enlacé tendrement le cou délicat de sa muse. Il aurait fait un bond. Peut-être qu’il m’aurait pointé un calibre sur le ventre. Non. Mauvais scénario. C’était pas son genre et à plus de deux heures du matin, torpillé en plein rêve, les neurones encore accrochés chez Morphée, la boîte noire du cerveau ne démarrait pas au quart de tour. Quelques secondes étaient nécessaires pour sortir de l’hébétement, dépoussiérer les connexions. Et c’était suffisant pour avoir l’avantage. Une courte longueur d’avance. Vous la voulez comment votre longueur ? Courte ! Ah. Tactique : suffisait de lire les stratèges guerriers chinois.
L’idéal aurait été qu’il baisât pour que je le niquasse.
Venir asticoter mes débiteurs en pleine nuit ne m’excitait pas, j’avait tiré le juste enseignement de quelques précédentes expériences diurnes et malencontreuses où je m’étais fait copieusement cassé la gueule. Cependant, à l’occasion, j’y prenais goût. Pour faire chier. Exprès.
Fred Forst était un artiste. Le genre de type que j’aimais haïr. Une copie conforme du marginal dans le malade imaginaire bourgeois. Lui manquaient juste le bêret et le sarrau pour parachever le portrait. Sinon, la panoplie était complète, livrée avec tous les accessoires. Un vieux beau gosse, barbe bleue de deux jours, joues creuses, yeux marron enfoncés dans les orbites comme dans des trous de chiotte à la turque, et deux barres si éclatantes en guise de râtelier qu’un seul désir vous prenait aux tripes : les lui rayer à la paille de fer ou, mieux, au pic ou au patin à glace. Normal, c’était du toc, un sourire de trente-deux fausses dents dans une bouche de riche tocard.
Ce parasite mondain méritait une leçon.
Forst brûlait son talent de néo-peintre en jouant aux cartes. Mal. Il s’entêtait à penser que ses mains, capables de barbouiller des pseudo-nains de jardin psychédéliques dans les pires tons acides qu’un cerveau camé jusqu’à la moëlle pût régurgiter, avaient le don de transformer une paire de rien en carré d’as. Fatale illusion qui lui faisait perdre les dividendes royaux de son « néo-kitch secondaire suburbain », dixit la critique sourcilleuse, coupeuse de comédons en quatre ; et pas néo-conne pour un sou, conne tout court.
Cinquante kilos tout mouillés qui me tapaient sur les nerfs. Et, à l’occasion, dans mon portefeuille.
Je poussai la porte d’un coup d’épaule sec. Luxe superflu et beauté du geste viril, aïe, j’aimais ce genre d’intrusion respectant les clichés des séries B. Je faisais mon incorruptible. Je cherchai à tâtons l’interrupteur, puis d’un coup de pouce, tel Aladin et sa lanterne magique, j’inondai de lumière le loft, comme disent les branchés. Un loft qui n’est rien d’autre qu’une immense pièce commune où les fonctions vitales du corps sont satisfaites sans cloisonnement. Ici on ne refoule pas : on y bouffe, baise, dort ; et on se torche dans un coin un peu plus discret, pour l’odeur, pas pour la vue. Un truc d’artiste, avec du blanc partout qui courait des murs au mobilier. Un idéal de constipé, de bouffeur de riz et de fromage blanc frais.
Les nains devaient avoir la cote. Et on aurait même pu en faire un élevage en batterie pour remplir tous ces mètres carrés.
Au milieu de ces mètres carrés Fred ronflait. Vexant. j’aurais dû balancer un mahousse coup de pied dans la porte. Parfois je restais encore trop civil.
La compagne de Forst eut la délicatesse de se réveiller. A peine vingt ans. Un visage de petite garce riche qui se fanait déjà en essayant d’anesthésier son ennui par tous les bouts. Encore belle et paumée. Et je me serais aussi bien perdu dans ce que je pouvais deviner d’elle lovée dans le lit.
Très vive, tout en plaquant un bout de drap contre ses seins, elle se mit à secouer le corps couché à ses côtés. J’appréçiai ses réflexes. Elle ne paniquait pas, elle se contentait de branler la silhouette quinquagénaire, qui se mit à grogner.
Fred, Fred, y’a quelqu’un... On a de la visite... susurra-t-elle.
Je restais rogue et stoïque, sans piper mot. Je faisais face au péril jaune d’un tapis. La seule tâche de couleur. Les longs poils avaient déjà colonisé mes baskets.
FRED ! cria-t-elle, enfin, en lui pinçant le lobe de l’oreille.
Le peintre s’ébroua, la bigla d’un œil qui en avait vu d’autres.
Quoi encore ? marmonna-t-il, de la ouate dans la voix. T’as le feu au cul, c’est ça ?
Elle pointa le menton dans ma direction.
J’ai intérêt à l’avoir pour deux, le feu, mais si y’en a un qui veut te baiser ici, je pense que c’est lui ! remarqua-t-elle, très finaude.
Ça alors, quelle surprise... Descartes, dit le peintre.
Il redressa sa carcasse et se coinça l’oreiller derrière sa colonne scoliosée et me toisa de travers.
Je détestais son air désinvolte et supérieur.
Salut, Fred, dis-je, en m’extirpant des poils pour m’approcher. Tu devines pourquoi je suis là ?
Je m’en doute. Rafraîchis ma mémoire, combien je te dois, déjà ?
Disons qu’on arrondit à cinq mille balles et on en parle plus.
Oh ! Tant que ça ?
Plus faux que lui, c’était un animateur de jeux télévisuels.
C’est pas énorme pour toi, mais pour moi ça commence à faire, j’ai même été obligé de venir à pied, à une heure pareille, t’imagines pas les désagréments. Et ma môme en a marre des pâtes...
Je compatis, si, si, même si je ne te voyais pas avec une gamine. Bon, mais on peut peut-être arriver à s’arranger...
C’est pour ça que je suis là, Fred, pour t’arranger, fis-je de ma voix la plus courtoise.
Emoussé sur les bords, la face en lame de couteau - de peintre, nuance - blémit.
Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne t’ai pas toujours remboursé ? demanda Forst sur un ton de presque reproche.
T’as jamais autant trainé... J’ai aussi appris dans certains bistrots que tu te vantais de m’embobiner.
Forst vira à l’éthéré.
Quoi ?!... Jamais de la vie. Bah, oublions ça. Une petite ligne, Descartes, ça te dirait une bonne ligne de coke ?
Je touche pas à ça, tu le sais bien, Fred.
Forst secoua la tête et se racla la gorge.
Et qu’est-ce que tu dirais d’une partie à trois ? Là, maintenant ! fit-il comme s’il me proposait une cigarette.
Une pipe, songeai-je, n’aurait pas été de refus.
Avec elle, et toi ?
Forst opina bêtement.
La fille me dévisagea sans sourciller. Puis détourna lentement la tête, le profil à la grecque. Je la regardais avec indulgence. Sa respiration calme faisait soulever légèrement le drap. Ou elle encaissait bien, maîtresse de ses nerfs et du reste qui n’était pas des restes, ou les initiatives foireuses de son mufle d’amant la laissaient de glace. J’optai pour la seconde option. Se doute-t-on de ce que je pensais d’une jeunesse fière et gâchée : sûr que j’aurais aimé volontiers la faire fondre, lui rouler les rondeurs et la froisser à quatre pattes sur la moquette, levrette pour effacer l’amertume de ses plis aux coins des lèvres. Bref, je serais bien rentré dans sa banquise. Mais je ne crus pas que ce fût le moment propice : le fric avant tout. Un autre jour, dans un autre lieu, dans d’autres circonstances, peut-être. Et sans Fred, surtout.
Je crois plutôt que c’est toi que je vais m’envoyer tout seul. J’attends ça depuis un moment. Je ne t’aime pas. J’aime pas tes manières, j’aime pas ta tête, j’aime pas qu’on se paie la mienne, j’aime pas ton odeur, j’aime pas ton appart’, j’aime pas ta peinture. Je me demande combien de bites t’as sucées et combien de culs t’as léchés pour fourguer tes croûtes !
Touché ! Un rictus de goule tordit la gueule de Forst. Ah, une sensibilité d’artiste, c’était toujours émouvant.
Je vais te casser la gueule, et je crois que je vais aimer ça.
Ma première gifle le recoucha. Je crus entendre le cerveau aller buter contre la boîte crânienne et siffler les oreilles. La seconde foudroya l’autre joue. Deux tomates mûres poussèrent sous les larmes qui coulaient. Je me penchai sur son cou et le lui serrai vigoureusement.
Maintenant, tu vas gentiment me donner mon fric.
Mes mains reserrèrent un peu leur étreinte.
Toi, tu bouges pas ! hurlai-je à la fille. Elle se pétrifia.
La main de Forst s’élança vers la tablette près du lit, renversa le téléphone, ouvrit brusquement un tiroir que je refermai sur ses doigts d’un coup de talon brutal après qu’il eut commencé à farfouiller dedans. Il poussa un long râle d’agonie qui alla décrescendo. Le sang parut refluer de son visage. Il devint bleu. Je le lâchai. Il vira au blanc laiteux. La douleur lui faisait un masque de mort-vivant sorti de sa nuit. Je le laissai reprendre une couleur, souffler et crachoter.
Tu m’l’a pétée... lâcha-t-il dans un souffle.
Il exhiba sous mon nez une sorte d’araignée de mer rouge vif. Les phalanges ressemblaient à des pinces. Ça n’avait plus de paluche que le nom.
Tes nains s’en remettront. Et on va peut-être pouvoir enfin discuter sérieusement. Tu ne penses tout de même pas que je fais ça pour m’amuser : me balader la nuit, et tout le bazar. Je veux mon fric, Fred ! T’as bien vu, je rigole plus.
Mais il est là ton foutu pognon, là ! geignit le peintre.
Et sans demander l’autorisation à quiconque, il tomba sans connaissance.
Que ceci vous serve aussi de leçon, mademoiselle, dis-je sentencieusement.
La fille resta sans voix. Admirative, je crois.
Je rouvris le tiroir. A côté d’une seringue neuve, d’un petit sachet rempli de poudre blanche et d’un portefeuille, je découvris une grosse liasse de billets de cinq cents retenus par un élastique. J’en comptai dix, pris un onzième en prime et laissai tomber le reste. Arnaqueur j’étais, homme d’honneur je ne restais pas, donneur de leçons, si.
Je vous souhaite le bonsoir, mademoiselle, dis-je en agiteant les billets sous le nez de la fille.
Trente secondes plus tard, j’étais dans l’ascenseur remis en fonction. Alléluia, les lois de la mécanique étaient impénétrables. Sur le pavé barbouillé de flaques, je hélai un taxi qui vint à s’arrêter tout de suite et il emporta mes kilos de hargne et de rage mis en sommeil. Les dés avaient roulé. La chance avait tourné.
J’allais rejoindre les fées au fond de mon lit.
La nuit avait été dure.
CHAPITRE 2
C’est au centre de Paris que s’élève l’énorme bâtiment de la Poste Principale de la rue du Louvre. Ce pâté de pierres de taille manque tout autant de fantaisie architecturale qu’une forteresse, mais ma vie dépendait de ce pâté de pierres.
Un drapeau tricolore défraîchi battait mollement la facade, percée d’arcades et flanquée d’une tourelle ; immenses, les quatre étages défiaient la rue où les piétons se croisaient comme des fourmis ; les voitures traçaient ; les taxis tintamarraient ; les bus foncaient et klaxonnaient les rares cyclistes fous de s’aventurer dans les couloirs qui leur étaient interdits ; et les belles bourgeoises oisives, les courbes et les cuisses sculptées dans les cours de gymnastique des clubs privés, lèchaient les vitrines des magasins. Quant au vent de ce joli mois de juin, il se contentait de faire la chasse aux détritus en les poussant devant le commissariat du 1er arrondissement, vers la rue de Rivoli, au milieu du vacarme.
On l’a compris, la rue n’était pas tranquille ce mercredi matin, lorsque j’y arrivai vers neuf heures trente. Passant sous les arcades, j’avais jeté un coup d’œil rapide à la grosse horloge. Mon goût du lucre et de l’oisiveté me propulsait. Comme tous les jours : sauf les samedis après-midi, dimanches et jours fériés, pour cause de fermeture du bureau des boîtes postales.
Je laissai tomber une pièce dans la main osseuse d’un zèbre écroulé sur les marches du perron. Le zèbre secoua la tête sans rien dire, à bout d’efforts.
J’entrai dans le grand hall, de la taille d’une piscine olympique, ignorant les gens, qui me le rendaient bien, et virai aussitôt à droite, du côté du bureau des boîtes postales. Quelques clients se dépêchaient de consulter leur courrier. Ça puait ! D’ordinaire, dans ce repaire de l’indolence, les murs gris de rhinocéros suintaient l’ennui aigre, la poussière, les eaux de toilette, le tabac froid et la transpiration. Un cauchemar même pas climatisé. Un crématorium avec ses boîtes postales rangées comme des urnes funéraires. Une ambiance de morgue.
Une drôle d’odeur de protéines en décomposition flottait dans la pièce, comme si, après avoir coupé une demi-douzaine de chats mutants, on les avait abandonnés et laissés crever dans une litière sale. Une odeur de mort. Les guichetiers, posés derrière leur comptoir comme des plantes vertes, me lancèrent des regards suspicieux et envieux. J’étais une sorte de mystère pour eux, sans qu’ils aient conscience de côtoyer une célébrité d’un genre spécial. Ici, ils en étaient réduits à l’agonie puis au deuil de l’imagination. Les cerveaux trempaient dans le formol. Le ton des conversations, bornées ordinairement aux élucubrations météo et aux transferts des animateurs T.V., baissa de deux crans. Ça chuchottait mouillé. Ça bavait dans mon dos, je le sentais. Je pris le courrier dans mon casier et, demi-tour, m’en allai tendre le papillon vert - synonyme de colis - à l’une des cosses.
Ah, c’est donc bien vous le 257 !? me demanda une miniature hard-rock - qu’un mauvais français comme moi traduirait par rock fort. Il agitea ses bracelets à clous sous mon nez, ses cheveux longs, savamment bouclés, lui faisaient une tête de salade frisée et péroxydée.
Hélas, on est tous un numéro un jour ou l’autre, articulai-je très posément.
Un instant, je vous prie...
La salade péroxydée tourna les talons et disparut dans une arrière-salle pour en revenir rapidement. Il emboîtait le pas de son supérieur. Soit un con pressé et un raccourci de con.
L’autorité marchait comme une blatte. Le genre de fonctionnaire à la moustache en führer qu’une erreur d’oblitération pouvait rendre timbré. Secoué de tics, erratique, éthylique, rachitique, chiatique, l’odeur et le teint chlorés, le fond de l’œil virant à l’oeuf brouillé, le sous-sous-chef était mal. La fonction crevait l’organe. On l’appellerait Termite. L’employé zélé, le nez pincé, tenait à bout de bras un gros paquet qui avait l’air de lui brûler ses doigts embagousés de têtes de mort.
Le paquet de 30X40 fit un bruit mou quand il toucha le comptoir. Envoi de l’enfer refoulant du goulot comme autant de dents pourries.
Monsieur Descartes, ça ne peut plus durer, c’est intolérable ! fit Termite.
Docteur Descartes ! corrigeai-je, et quoi donc ?
Mais ÇA ! Cette chose immonde ! C’est bien à vous, non ? C’est marqué dessus !
Ecrit, c’est écrit dessus, chipotai-je, et si vous le dites, un type comme vous doit mentir comme il baise, toutes les années bissextiles...
Pas de grossiéretés, s’il vous plaît ! gronda Termite.
Je ne sus si c’est « baiser » qui le gêna ou « bissextile ». Je regardai l’emballage. C’était du kraft. Des timbres à l’effigie du dictateur local étaient collés au recto. Au verso, on lisait l’adresse de l’expéditeur, libellée d’une jolie écriture avec des pleins et des déliés scolaires. Le colis avait été posté il y a un mois déjà. Je supputai le pire, pute.
Hum, eh bien, gentlemen, ça m’a tout l’air d’être une farce. Ou d’une dinde mal farcie.
En tout cas, vous n’en manquez pas, vous, d’air ! s’exclama Termite.
Bon, voyons ça... fis-je, enjoué ; et je déchirai des grands morceaux de papier kraft.
Des cris fusèrent, outrés, choqués. D’autres lampistes étaient venus tuer une poignée de minutes ; tous ensemble ils entonnèrent le choeur d’un requiem, et ils sautèrent tous en arrière comme un seul poltron quand je commençai à soulever lentement le couvercle du carton.
Attention, c’est peut-être un colis piégé... souffla une voix chevrotante.
Rassurez-vous, c’est sûrement mon envoi de boules puantes. C’est bientôt mon anniversaire. Elles n’auront pas fait le voyage pour rien. Vous allez tous en profiter.
Les mecs me regardèrent en chiens de faïence, avec autant de pétillant dans la prunelle que dans celles des animaux en peluche couchés à l’arrière des bagnoles. Le même air stupide faisait dodeliner leurs têtes.
Je posai le couvercle et matai les dégâts. Je piquai la carte postale qui flottait au-dessus et la glissai dans une poche de ma veste, puis je me frottai les yeux. Ce que je vis me coupa le souffle.
L’insoutenable pourriture des êtres morts. L’œuvre du marchand de sabres. Je savais que la bête avait été égorgée d’un seul coup, très proprement, elle n’avait pas souffert, mais elle n’avait pas supporté le voyage. L’Afrique, par bateau, c’était loin et long !
Ce n’était plus un coq en pâte, pas même un pâté de coq, qui gisait au fond. On aperçevait un bout de crête et les ergots qui saillaient d’un magma de sang séché et noirâtre, de chair molle et de plumes graisseuses. Deux ou trois bons kilos de bouillie putréfiée dans un feu de couleurs. Oh, la belle bleue, oh le rouge rubicond, comme la majorité des trognes qui m’entouraient, et le jaune vif, oh le vert ! Aaah les vers ! Un Van Gogh éclaté, un Soutine viré fauve sur le tard, un Bacon nègre, c’était autre chose que les nains de Fred Forst ; et on aurait pu filer d’autres métaphores picturales si l’odeur n’avait pas commencé à exploser les fosse nasales pour monter ravager les synapses.
L’odeur : même Lovecraft, le zigoto nazi et froid de Providence, en aurait oublié ses créatures innommables. Des effluves à trouer la couche d’ozone, des fragrances à provoquer une épidémie de suicides dans une colonie de putois. Trois mille paires de pieds de marathoniens sudoripares n’auraient pas suinté pire. Celui qui aurait inventé un désodorisant capable d’éliminer pareille infâmie aurait été sanctifié et ses vieux jours coulés dans l’or le plus pur. Putain, que ça schlinguait ! A classer illico arme chimique.
La débâcle fut collective. Et tout alla très vite. Une femme lâcha ses plis. Une autre, enceinte, ses eaux. Et une troisième, sortie d’un casting de vidéo X amateur, s’enfuit avec les autres, et son cri puissant vida l’oxygène de ses cent cinq centimètres de tour de poitrine siliconée. Un hoquet secoua un quadragénaire en complet trois-pièces qu’un jet de bile transforma en Pollock dégoutant du mur sur le lino élimé. Le costard et la cravate méconnaissables se tirèrent à quatre pattes. L’homme meuglait.
Les poils courts de la moustache de Termite tressaillirent. Il suffoqua, tira une langue gonflée de pendu, happa l’air fébrilement comme un cormoran mazouté. Et plus il happait, plus ses joues se creusaient, plus sa peau se parcheminait. Seul son bridge jaunâtre se détachait dans la grisaille. Le suppôt du rock lâcha une bordée d’injures, puis une succession de mots incompréhensibles qu’il ponctuait par la répétition obsessionnelle de mon nom. Une sorte d’incantation luciférienne dont les bigots fanatiques raffolent et traquent en écoutant passer les disques à l’envers ; ça nous maudissait, moi et ma descendance, sur plusieurs générations. Les autres, plus fûtés, étaient allés se réfugier dans l’arrière-salle, la porte bouclée à double tour derrière eux.
Toisant Termite, je lui balançai à toute volée une paire de baffes. L’homme, les traits ravagés, rosit à peine. Je pris un malin plaisir à remettre ça.
Suffit ! dit-il d’un mince filet de voix, les joues en feu. Ses bras de manchot, de la famille des sous-pingouins, battaient ses flancs.
A regret, je rabaissai ma main. Et, par dépit, je replaçai le couvercle et pris la boîte pour la flanquer dans une grande corbeille à papiers. Termite se précipita et me saisit le bras au vol.
Vous pouvez pas faire ça !
Je constatai avec douleur que Termite avait retrouvé le plein usage de ses cordes vocales.
Le règlement, le règlement ! hurla-t-il encore.
Je savais très bien qu’il était inutile de discuter avec un règlement, surtout un règlement en pétard. Les lèvres de Termite articulèrent une suite de syllabes sans que lui-même ne comprît un administratif mot de ce qu’il débitait comme conneries à la seconde. Moi non plus, et je le coupai séchement :
Très bien, ne vous faites pas de soucis, je m’en vais...
Termite bredouilla quelques mots inintelligibles, recula d’un pas et me roula des yeux embués d’une éternelle reconnaissance. Faux-derche. Pour un peu, il m’aurait grimpé aux mollets.
Merci, merci, gazouilla-t-il.
Et il m’ouvrit le chemin de la sortie.
Sur un coup de tête, qui jamais n’abolirait le hasard, j’anéantis l’effervescence dans le grand hall, et la routine. Très simplement. D’un coup de pied, fort et bien ajusté, j’envoyai valdinguer mon carton. Termite eut un hocquet de stupéfaction. La boîte fendit l’air. Les bords cédèrent. Et le coq dessina quelques arabesques, la tête pendante se détacha du cou, et le corps s’éparpilla en morceaux, de tous les côtés, dans une envolée de plumes. On aurait dit une pluie de papillons fienteux. Toutefois, on pouvait presque palper les trainées nauséabondes qui s’en échappèrent en fusées de détresse. Les morceaux explosèrent en touchant le sol dans des secousses gélatineuses. Ça éclaboussa comme si deux paquets de douze yaourts à la chiasse avaient été balançé du plafond !
L’effet fut instantané. La merde avait touché le ventilateur, comme disent les ricains tueurs d’indiens. Pour eux, c’est une image, je jubilai de la représentation de la réalité. Elle était plus surprenante.
Le bruit et l’odeur avaient attiré l’attention générale. Les files d’attente se comprimèrent, les gens se serrèrent les uns contre les autres. Une expression de torpeur incrédule se flasha sur les visages. Des couples illégitimes se formèrent. L’hôtesse de l’accueil criait et agitait ses bras maigrichons dans une tentative désespérée de calmer son monde, lorsqu’un rogaton d’aile vint se percher sur l’épaule de son uniforme. Son discours s’interrompit net. Elle déglutit. Son sourire de fausse blonde se tordit, ses lèvres firent une grimace d’épouvante de série Z et ses yeux exorbités sortaient d’un dessin animé de Tex Avery. Nulle étude, nul stage de formation, rien ni personne ne l’avaient préparée à ça. Les reflets violets presque phosphorescents de la chose répugnante la fascinaient. Elle cherchait à lui donner un nom qui ne figurait pas à son vocabulaire. Alors elle brailla et bondit par-dessus son comptoir, ses longues jambes renversèrent les piles de prospectus, et elle se rua dehors. Sur le trottoir elle hurlait encore comme une vache amouillante et ses cris provoquèrent un carambolage et un concert de klaxons.
Ce fut le signal de la curée. Tout le monde courut à sa catastrophe. Cohue dada. Et en avant ! Têtes contre culs. Les uns se rabattirent sur les battants de verre de la sortie et se coincèrent dans le sas qui les séparait de la rue ; les autres grimpèrent quatre à quatre la volée de marches qui montait à l’étage ; des gens tournèrent trois fois sur eux-mêmes et, leur direction choisie à l’aveuglette, se lançèrent à toutes jambes. Le coq les ramena vite à la raison. Ils patinèrent sur des morceaux gélatineux, plus glissants que des peaux de banane. L’équilibre était perdue, ils le savaient, et des nez, des fronts et des bouches s’éclatèrent par terre et contre les baies vitrées. Des puzzles d’auréoles et d’étoiles purpurines apparurent. Des silhouettes éperdues escaladèrent les guichets et se collèrent aux parois de verre blindée. Quelle débandade. Et le dieu Pan continuait à semer à tous vents puants dans des bruits de basse-cour géante. Le même genre d’ambiance apocalyptique avait dû régner à bord du Titanic au moment du naufrage. La Poste sombrait, elle, à cause d’une malheureuse volaille trop coulante. J’étais ivre de joie.
Le grand hall était désert, à l’exception de Termite, à genoux, les bras lançés au plafond, et il marmottait n’importe quoi. Je me tenais les côtes. Cinq minutes à peine avaient suffi à transformer cette machine à timbrer en succursale de l’enfer. Et dans la gloire de la lumière printanière qui inonda mon visage tranquille de pêcheur, je franchis les portes de verre comme Moïse écarta les eaux.
J’allai me jeter avec plaisir sous Paris. Dans le métro.
CHAPITRE 3
Vers dix heures trente, ma bonne humeur contagieuse avait gagné tous les cloportes de mon repère favori. Planqué à l’ombre du Père Lachaise, c’était à peine si on devinait le café. Des taupes centenaires semblaient l’avoir creusé dans la pierre du vieil immeuble qui l’abritait. L’enseigne était tellement crapoteuse et ses rideaux, toujours tirés, si lépreux qu’ils détournaient tous les regards. Mais l’intérieur était impeccable et les chiottes si propres qu’on y aurait baisé, on y baisait d’ailleurs quelquefois.
Je ne connaissais qu’un café à Paris. Inutile d’insister. Baptisé La compagnie des zincs par la bande des défroqués installés à demeure, c’était un phalanstère au goût de blues. Les patrons, Henri, surnommé l’Anguille, et Robert Lurchat, frères jumeaux et petits bonhommes trapus, se vantaient d’avoir les meilleurs clients du monde, les plus fidèles. Selon eux, les deux salles de leur café renfermaient plus de trésors humains que Stockholm lors des cérémonies des prix Nobel.
Je passai de table en table et saluai à tour de rôle quelques-uns de mes amis. Celui-ci, le plus jeune, Omar Nammiche, était un ex-futur espoir pugilistique. Longue tige à la frappe sèche, ce poids moyen olivâtre n’avait que le défaut de ses cervicales fragiles. Handicap qui l’obligeait à porter assez souvent une minerve et qui avait eu pour conséquence sa reconversion dans les combats clandestins. Ses poings étaient son seul gagne-pain. N’importe, il faisait la fierté de sa maman et de ses frères et soeurs.
« Tu devrais être au courant, toi. Vas-y, explique-moi pourquoi je devrais demander la nationalité française, alors que je suis né ici, chez les Gaulois. Ça me met les nerfs, sérieux », disait-il à Dubucque, « Me fais pas chier, Omar », répliqua sans sourciller celui-là.
Dubucque avait un visage aplati, couturé, soudé à une carrure d’armoire à glace, il affichait l’archétype de l’ennemi public numéro un dans l’inconscient de la majorité pernicieuse. Chauffeur-porte-flingue, son l’humeur chatouilleuse le faisait valser au gré des ministères. Des anecdotes en pagaille à raconter sur les éminences politiques, qui cocaïnomane, qui obsédé sexuel partouzeur ( une fois, ivre, celui-là avait insisté pour prendre le volant et avait perdu le contrôle du véhicule en se faisant sucer par sa secrétaire particulière ), qui folle travestie la nuit, qui psychopathe, qui idiot congénital...
A voir sa tête, je devinai que quelque chose le turlupinait, mais je ne me serais pas avisé de lui demander quoi, Dubucque cultivait son humeur massacrante comme d’autres les bonzaïs, avec un soin maniaque.
Et cet autre, Léon Marechal, dit l’Ancien, plongé dans la lecture des pages boursières du Monde, faisait rouler la monnaie, la sienne et celle des autres. Sans relever sa tête de furet, le chapeau rabattu sur les lunettes à double-foyer, les poils poivre et sel pointant des narines, d’un geste de la main il indiqua que ce n’était pas le moment de le déranger et lâcha « La ferme, vous deux ! J’arrive pas à me concentrer. » Des taches de café et de graisse constellaient sa cravate dénouée et sa chemise. Dans sa galaxie, seuls les chiffres avaient de l’importance.
« Moi, je la nique la carte d’identité ! » conclut Omar.
*
La Compagnie était un bar de mecs. Les filles qui franchissaient le seuil étaient pour la plupart des travailleuses des alentours, jeunes employées de banques, infirmières, coiffeuses, caissières, puéricultrices, des filles simples et fières, souvent meurtries, dont le désir inavoué était de s’encanailler à peu de frais et sans trop de risques à la pause du déjeuner. Elles étaient toujours très bien accueillies et ressortaient ravies de leur plongeon dans le petit bain des gentils machos. Mais je n’en ai jamais trouvé une qui voulût bien se pendre à mon cou.
Je ne comptais pas d’autres amis en dehors de ceux que je fréquentais à La compagnie. Attention, c’était pas l’Eden. Les affinités entre tous ces survivants ne se commandaient pas comme un demi. Chacun respectait l’autre sans les faux élans de sympathie qui sont le lot de la plupart des piliers de bistro. J’en étais un fameux à l’époque.
Cette convivialité faisait l’affaire de tous. Et surtout celle des frangins Lurchat. Les mèches blanches coincées dans la casquette à gros carreaux, des valises géantes sous des yeux bleus d’une vivacité intacte à quelques soixante dix ans, le mégot collé au coin de l’arc d’une bouche de ceux à qui on ne la faisait plus, seul le nez raplapla d’ancien catcheur d’Henri les différenciait.
Henri qui savait, pour y avoir goûté il y avait des lustres, qu’ils risquaient cinq longues années d’interdiction d’exercer leur art de patrons s’ils venaient à être condamnés pour : « vol, escroquerie, abus de confiance, recel, filouterie, recel de malfaiteurs, outrage public à la pudeur, tenue d’une maison de jeux, prise de paris clandestins sur les courses de chevaux, vente de marchandises falsifiées ou nuisibles à la santé, infraction aux dispositions législatives ou réglementaires en matière de stupéfiants, récidive de coups et blessures, ivresse publique. » Si, d’une façon ou d’une autre, La compagnie des zincs pouvait concourir dans chacune de ces catégories-là, à l’exception de la came à laquelle Henri, en vieux voyou de l’ancienne école, n’accrochait pas, celui-ci savait aussi, qu’en cas de pépin, il pourrait compter sur les relations bien placées de Dubucque, qui leur assurait une certaine impunité. On croyait ça. Moi le premier.
Des esprits réalistes et critiques objecteront que La compagnie figurait sur un Paris de carte postale, qui n’existait plus que dans l’imagination de ses gens. Ils auront raison. La réalité ferait voler en éclats l’illusion et je ne m’en remettrais pas.
*
Comme je me sentais bien, j’esquissai quelques pas de danse sous les paires d’yeux goguenards. Et Jumbo, copie sénégalaise à grandes oreilles de James Brown, m’accompagna, sans forcer la grâce de ses muscles déliés. L’assemblée nous applaudit à tout casser. J’étais quitte pour une tournée générale.
Ici, j’avais ma table ouverte d’où je pouvais commander n’importe quoi, à n’importe quelle heure. Je m’installai après avoir fait un petit signe à Martine, une jeune femme de mon âge, aussi tranquille qu’une hélodée, arrivée sur l’entrefaite. Blottie près de la porte, elle sirotait une limonade à la paille. Brune discrète mais rayonnante, tout en elle me tuait à petit feu, sa frange de vraie brune, ses yeux d’opaline bleue et sa fine silhouette ; et ses seins, bon dieu, l’arrogance de ses seins que nulle armature de soutien-gorge ne comprimait.
Elle avait le pouvoir d’altérer ma raison et d’affoler mes globules. Rouges et blancs azimutés pour une mutique impénétrable. Les lèvres de la jeune femme semblaient scellées et nul ne savait ce qu’elles cachaient. C’était une des dernières admises dans le cercle restreint des familiers. L’exception féminine qui confirmait la règle du lieu.
Mais un jour, je fracturerais ses lèvres et déroberais son fardau. Je me l’étais juré.
En attendant, l’heure tournait et mon estomac dilaté par la déconnante matinée postale criait famine. Je levai un doigt et la grande asperge de Félix, le garçon, se radina dare-dare.
Comme d’habitude, pas de carte, monsieur Descartes ? fit-il avec une ombre de sourire sur les lèvres.
Je levai les yeux au plafond et soupirai. Et j’approuvai silencieusement sa diligence moqueuse.
Ce garçon, qui filait vers la cuisine de son pas souple de patineur, restait une énigme. Je lui avais répété jusqu’à plus soif de laisser tomber le « monsieur » et, surtout, d’ignorer la carte et de me servir systématiquement le plat du jour. En vain, il n’en faisait qu’à sa tête de pince-sans-rire.
J’engloutis les tripes à la mode de Caen dans une sorte de frénésie de piranha. Mon appétit faisait peur. Puis je savourai mon café avec un sourire en coin à la con. Félix porta l’addition sur mon ardoise.
Je versais des mensualités à Henri, qui tenait mes comptes avec une précision de braqueur de banques, qu’il avait été une fois. Ça simplifiait ma vie qui aurait été vouée, sinon, au chaos.
De ma poche, je tirai la carte postale : celle piochée dans la boîte du coq. Elle était plus grasse qu’un sandwich turc de Belleville. Avant de la déchirer et de jeter les morceaux dans le cendrier, puis de s’essuyer les doigts dans mon mouchoir, je lus :
Monsieur le Docteur,
Bonjour !
J’ai des larmes aux yeux de joie au moment où je vous fais part de mes nouvelles. Concernant mes problèmes, votre catalogue pour mieux vivre a changé ma vie et le talisman a réveillé mon amour. La femme qu’il me fallait va rester avec moi jusqu’à l’infini.
Monsieur le Docteur, votre élève vous remercie de votre science bienheureuse et mes camarades de travail émerveillés par mes résultats vont avoir besoin de vos catalogues de femmes. Pour terminer, recevez de ma part ce modeste cadeau et mes salutations les plus distinguées.
C’était signé Okaréolé Séraphin. Par la Vénus de Milo, je laissai retomber mes bras sur la table. Si mes remèdes à la poudre de perlimpinpin embellissaient la vie de mes victimes, on ne pouvait vraiment plus compter sur rien ni personne.
Il faut dire que je promettais beaucoup, mais je donnais très peu. Ma carte de visite était un modèle de références bidons et absurdes. Voyant, astrologue, graphologue, Grand Maître en sciences médiumniques, Maître de l’Institut des Hautes Facultés Occultes, n’importe quoi vraiment, le Docteur Descartes guérissait aussi l’impuissance, la frigidité et l’éjaculation précoce. J’étais Docteur en Tout ; le Tout symbolisait les domaines délaissés par mes chers « confrères ».
Je m’étais octroyé le titre de Docteur après avoir vu Shanghaï Gesture : « Docteur en Rien, mademoiselle Smith. Cela impressionne et ne fait aucun mal ; alors qu’un vrai docteur... » disait Victor Mature à la sublime Gene Tierney. J’avais inversé la proposition : Tout ou Rien, dans mon cas, c’était kif-kif. Quant au choix de mon pseudonyme, il n’avait rien à voir avec le premier philosophe moderne, tel qu’on le présentait aux lycéens. Au lieu d’aller en cours, je l’avais trouvé en lisant Raymond Queneau : « On se demande pourquoi dans les cafés, les joueurs appellent si souvent le garçon Descartes. », ça m’avait fait plus marrer que le Discours de la méthode, une raison suffisante pour l’adopter.
Si vous cherchiez une femme, je disposais aussi d’un catalogue trimestriel de modèles au choix ( que j’avais découpés dans des revues, mis en page, et photocopiés en les accompagnant d’un texte de présentation. Moyennant une rémunération pas exorbibante, on pouvait correspondre avec une de ces splendides créatures de papier glacé, et essayer de la convaincre de venir vous rejoindre. Mon dernier catalogue avait beaucoup de succès, la lettre de Okaréolé Séraphin le prouvait, et le courrier avait tendance à s’accumuler sur mon bureau. Dès que j’aurais cinq minutes, mes réponses personnalisées feraient rêver mes clients. ) ; je proposais encore des croix, des talismans, des gris-gris et des poudres... Sur le papier, le Docteur Descartes résolvait tous les problèmes. Et je sévissais à distance, les consultations à domicile, très peu pour moi, des milliers de kilomètres et des millions de mètres cube d’eau salée me séparaient de mes proies.
Des encarts alléchants paraissaient régulièrement dans les journaux locaux africains de langue française. Les commandes affluaient. J’encaissais les mandats internationaux et on me fichait une paix royale. Ça m’évitait aussi les risques de procès que les escrocs de l’hexagone se coltinaient invariablement un jour ou l’autre, une des victimes finissant toujours par se rebiffer. J’étais un ennemi des ennuis et un ami de l’humanité. J’œuvrais pour l’espoir, une mission d’aide humanitaire internationale à moi tout seul, et tant qu’il y avait de la vie...
Moralité : charité-bizness, mon cul !
Dans l’arrière-salle, à côté du juke-box mis hors-service un soir de beuverie sauvage, j’attrapai le téléphone. Après une seule sonnerie, une voix aussi douce qu’une boule de gomme fondit dans l’écouteur.
Librairie L’île aux trésors, bonjour.
Salut Joséphine. C’est Descartes, le boss est dans le coin ?
Dis donc, l’homme mystère, tu te fais rare. Tu pourrais donner de tes nouvelles de temps en temps, ou même venir me faire un petit coucou...
Des lames de rasoir s’étaient glissées dans la gomme. Je contre-attaquai aussitôt.
Avec l’arrière-pensée de faire cocu ton mec...
Oh, lui... Oublie-le. Je ne te ferai pas de mal, tu sais, ajouta-t-elle, en m’embarquant dans ses transports.
Elles me disent toutes ça.
Tu as tellement souffert ?!
Mon corps n’est que bosses, mon cœur une pompe aride et mon âme une plaie purulente, ironisai-je.
Sans charrier, merde, comment tu vas ? T’es avec quelqu’un en ce moment ? Pourquoi je te dis ça, ça ne me regarde pas, mais je me fais du souci pour toi. J’aimerais tellement t’aider, si tu savais... Enfin, je veux dire, je suis là, tu saisis ?
Ouais, je sais. Te tracasse pas, tout va bien, ma vie est formidable, je fais même des miracles.
Je lui déballai le coup fumant du coq. Elle rit jusqu’aux larmes.
Bon, c’est pas tout ça, fit-elle en s’éclaircissant la voix, mais je te passe le grand chef. Prends soin de toi. Au revoir, Charles.
C’était bien la dernière personne à m’appeler par mon prénom.
Au revoir, Joséphine.
Surnommé Le Djin’, Edouard Dzounjinski avait toujours l’air de mastiquer de la ferraille. Sa voix ferrugineuse grinça dans mon oreille :
Salut, vieux brigand. Alors, tu fais toujours pleurer la douce Joséphine ? Elle avait encore des sanglots dans la voix en murmurant ton nom. Bon, je suppose que t’as une affaire à me proposer ? De quoi s’agit-il cette fois-ci ?
T’excite pas... Je suis sur un lot de cassettes vidéos vierges, qualité top, nickel !
Combien de pièces ?
Je sais pas encore, mille, deux mille, mais je voulais d’abord savoir si tu serais preneur ?
Ça m’intéresse. Des membres éloignés de la famille ont repris contact avec moi, et ils ont besoin de plein de choses là-bas. Ta cargaison tomberait à pic. Tu les fais à combien ?
Tu connais la procédure. Soit je commence haut et on discute, soit je te donne tout de suite mon dernier prix.
La bouche de Dzounjinski émit un grognement octosyllabique, comme si on lui passait la ligne autour du cou.
Vas-y.
Je le rebranchai.
Cinq balles l’unité, c’est donné, tu peux doubler facilement le prix de revente.
Ça roule, fils. J’aime bien bosser avec toi parce que tu sais ce que tu veux. Fais-moi signe quand t’as la quantité.
Pas de problème. Dis-moi, pour le combat d’Omar, quelles sont tes estimations ?
Son adversaire est pas une foudre de guerre, mais c’est un malin, il connaît tous les coups et il a su gérer son parcours sans trop de casse, n’empêche qu’il est un peu en fin de course. C’est certainement un de ses derniers combats. Si ça ne s’éternise pas, Omar devrait gagner.
Voilà des paroles réconfortantes.
Terminer sur une note optimiste, c’est un conseil que m’a donné une fois un vieux toubib.
Le circuit des combats clandestins était en plein essor. Et L’île aux trésors était aussi une des plaques tournantes de ce circuit pugilistique parallèle. Les relations personnelles et le carnet d’adresses d’Edouard Dzounjinski permettaient que tout fonctionnât comme sur des roulettes. Dans des squatts ou des arrières-salles de bistrots assez vastes, des combats se déroulaient sans limitation de rounds, comme aux premiers jours des championnats de boxe, au début du siècle. Comme la structure organisatrice se mettait en place, on pensait que les combats n’étaient pas truqués ; ça viendrait bientôt. La police connaissait l’existence de ce championnat off. Elle fermait les yeux. Elle était payée pour ça. L’engouement ne se limitait pas aux quartiers populaires, c’était devenu aussi du dernier chic d’organiser des « boxing-parties », le samedi soir. Des particuliers plein aux as se payaient un ou plusieurs combats à domicile, devant un parterre d’invités triés sur le volet. Et des pauvres types se tapaient sur la gueule jusqu’à l’épuisement total de leurs forces. Ça plaisait, « on en avait pour son fric. »
Je passe bientôt, dis-je, à la revoyure, et gare à ton poids.
Va te faire...
Dans les moments de grande désillusion sur ma forme physique, il me suffisait d’imaginer le roc de beurre qu’était Dzounjinski en train de tremper dans une baignoire et mes kilos et mes bourrelets de culpabilité mal placés s’envolaient aussitôt ; et je redevenais svelte, pétillant et gai.
Après le coup de feu du dîner où Henri lui-même avait mis la main aux pâtes, et où le service, sous mes yeux vitreux, avait pris des allures floues et ralenties de ballet chorégraphié par un opiomane, ne s’accrochaient plus au comptoir que les indécrottables. Les cœurs solitaires ou brisés. Les sans-amour. J’en étais.
Un peu avant dix heures, on commença à brailler. Jumbo, échelas chocolat monté sur roulement à billes, commença son show. Ses talonnades, ses glissades effrénées, sous la pulsion de ses cuisses de moineau, claquaient sur le sol recouvert de tomettes. Danseur en transe soul, ses cheveux gominés retrouvaient peu à peu leurs frisotis de jungle. Henri écarta les tables en formica. Et je ne sais plus qui entonna le premier couplet de J’ai dansé avec l’amour, d’Edith Piaf, mais notre version évoquait plus celle d’allumés rockers au fin fond de leur garage banlieusard.
J’ai dansé avec l’amour
J’ai fait des tours et des tours
Ce fut un soir merveilleux
Je ne voyais que ses yeux
Si bleeeuuus...
Que c’était beau et pas beauf ! Et, en lousdé insidieux, le blues vint poisser les peaux. On se finit dans une ballade lépreuse d’Hank Williams, I’m So Lonesome I Could Cry, que j’avais adaptée en français, « J’suis si seul que j’en chialerais ». Et des sanglots longs mouillaient les manches de chemise, nos cœurs d’artichaut pleuraient, contrits et western. Les hommes que nous étions gémissaient comme des geishas.
Avant de conclure, Omar, un peu éméché, voulut se joindre à notre bande de braillards. Jusque là, il s’était contenté de nous observer. Pour être à la hauteur, il était à la hauteur. Ses cordes vocales avaient l’air d’être taillées dans de l’élastique. Il pouvait changer d’octave comme autant de paires de chaussettes dans une semaine. Un seul hic, il ne les contrôlait pas. Récital de couics. Catastrophe, il commença à chanter. Tout seul. On dut alors lui faire comprendre, sans lui donner l’impression de jeter l’éponge - l’athlète avait le sang chaud : « Faut pas minervé », beuglait-il comme un sourd doté du sens de l’humour - qu’il devait se ménager, penser à son combat, que le swing n’était pas un ring et autres conneries de cet acabit. Jumbo lui conseilla la danse, rapport au jeu de jambes. Omar finit par renoncer. Nous aussi, on avait notre compte. C’était l’heure de la fermer et de tirer le rideau de fer pour les frangins.
CHAPITRE 4
La fin de la semaine passa en trombe, j’expédiai les affaires courantes, et le samedi matin, j’allai ramasser mon courrier. Je fis une courte visite de courtoisie à Termite. Mon sado-masochisme fut récompensé. Le pauvre était encore sous le choc. Les pontes le tracassaient. La direction impitoyablement jivaro réclamait une tête. On exigeait un rapport expliquant le foutoir incroyable qui avait fait les gros titres d’une presse sensasionnaliste, photos de « l’attentat » à l’appui, vendues par un touriste de l’Est égaré et égayé par les excès occidentaux. On, qui est souvent très con, cherchait des poux sur le crâne déplumé de Termite. Des plaintes avaient été déposées contre La Poste et X. Et Termite me confia en souriant que je ferais un très bel X. Qu’est-ce que j’en pensais ? Je lui répliquai que je ne tenais guère à me coller sur le dos pareille étiquette rappelant l’infâmie des films pornos. Et que pour éviter cette dégradation, j’étais prêt à soutenir la lutte du bon père de famille qu’il était assurément. Celui-ci soupira. On négocia mon anonymat. Je finis par l’arracher pour mille francs. Je lui versai un acompte de cinq cents, les cinq autres à venir la semaine suivante. Termite s’en satisfit. Je quittai le bureau en rogne pendant que les poils de la vilaine moustache de Termite se relevaient dans un accès de fierté misérable. J’espérais que les lettres, que je tapotais dans ma poche, et leurs bons de commande regonfleraient mon portefeuille presque vide. C’était mon seul souci. Pourtant, du souci, j’allais en chier, à en revendre au kilo.
Entre les immeubles, mon ombre filante jouait à cache-cache avec le soleil. Poings et dents serrés, je traçais à vive allure. Je tirai une diagonale de la rue du Louvre au Père-Lachaise. Les embouteillages paralysaient les rues et crachaient leurs pestilences à la surface des trottoirs, transformés par les chiens, vrais propriétaires de Paris, en patinoires à étrons. Je slalommais entre les merdes cramoisis par la chaleur. Mon envie de tuer un chien au hasard me reprit, à cause de ce que j’appelais ma « blennorrhée psychoscatologique », quand ces sacs à merde de chiens me rendaient dingue.
Une quinte de toux interrompit mes divagations criminoexcrémentielles. Elle suivit une crise de reniflements qui n’avait pas cessé depuis ma sortie de la Poste. L’air lourd et gazeux me viciait les muqueuses. Presque incandescents au milieu de ma pâleur, mes yeux se teintaient d’un rouge de lapin albinos. Les gens que je croisais ou que je bousculais d’un coup d’épaule me regardaient comme si j’étais contagieux.
Une demi-heure plus tard, j’avais retrouvé ma place où je me calmais en alignant les petits noirs express, accroché comme une moule à ma table.
J’observai mon petit monde. Ruisselant dans son jogging, Omar mimait son prochain combat à Dubucque et aux autres types soudés en ligne au comptoir. Le capuchon de son sweat était tiré jusqu’aux sourcils sur son crâne rasé de frais. Ses gesticulations lui donnaient un faux air de fanatique arabe spasmophile. Grisé, il leva les bras en signe de victoire et sortit en petites foulées. Devant deux tasses de café, le noir Jumbo palabrait, soucieux de plaire, en compagnie d’une jeune métisse au regard aguichant. La mini-jupe laissait voir des jambes idéalement galbées et le t-shirt épousait des rondeurs voluptueuses, la douceur de sa peau évoquait la souplesse et des langueurs orientales, nul doute qu’elle saurait convaincre Jumbo. Elle manageait un nouveau groupe prêt à brûler les planches un de ces dimanches prochains. Léon boursicotait ferme. Et je ne voyais pas la douce Martine. Son absence me contraria, malaria de mes pensées.
Je sautai le déjeuner. Robert s’en inquiéta et je le tranquillisai d’une voix sédative et atone : « Je suis pas dans mon assiette », comme disent tous ceux qui ont le ventre plein, mais l’excellence de la cuisine n’était pas en cause. Robert reprit son souffle et Henri son astiquage des verres.
Je m’occupai en étalant mon courrier sur la table. Avant de le dépouiller, j’eus un pincement de bonheur au cœur en lisant la répétition grisante de mon nom sur les enveloppes. Il était si doux et si réconfortant de penser que tant de personnes étrangères croyaient plus en moi qu’à leurs pères et mères. J’étais la providence, signe et fils du ciel, attendu tel le messie au coin des savanes, jusque dans les jungles les plus reculées, cliché éculé, j’étais un fieffé enculé ! Au passage, j’écartai une des lettres. Elle ne m’était pas adressée et l’un des trépanés de la poste avait dû la glisser par erreur dans ma boîte. J’examinai ensuite l’une après l’autre, mes pouvoirs ont des limites, leur contenu. Je triai le bon grain de l’ivraie. Celles sans mandat, hop, déchirées dans le cendrier. J’évaluai les autres avec leur bon de commande, dans l’attente que ma bienveillance miséricordieuse et mes remèdes d’opérette fissent leur bonhomme de chemin.
Félix posa derechef devant moi l’ixième café serré.
- Vous avez une idée pour lundi, monsieur Descartes ?! fit-il en débarrassant la précédente tasse vide.
Une idée de quoi, mon bon Félix ? répondis-je, navré d’être interrompu dans mes débiles calculs mentaux.
Alors vous, aujourd’hui, ça va vraiment pas... Pour Omar, vous voyez çà comment ?
C’est lui le challenger, si on peut dire ça dans ce genre de combat, et il y a son foutu cou. Mais, ( Je laissai flotter une poignée de secondes. ) je pense qu’Omar peut créer la surprise. Il a l’avantage de la jeunesse, alors que son adversaire est un vieux du circuit. C’est un coup à tenter. Y’a pas de quoi se faire trop d’illusions, mais on peut toujours encourager les amis.
Si je pariais deux cents francs sur lui, vous pourriez les placer pour moi ?
Sans problème ! Avant le combat, je dois passer voir un type qui s’occupe de ça.
Le garçon me tendit les billets pliés que j’empochai avec les mandats.
Merci, monsieur Descartes.
Je lui fis signe de laisser courir ; et dans son volte-face élégant, sa main baladeuse raccrocha la lettre mise de côté qui tomba sur le carrelage. Félix me la remit en s’excusant. « Pas grave », dis-je, sans me douter que la semaine déclinante et mon destin basculèrent à cet instant précis dans la dinguerie et l’extravagance.
La lettre était destinée à un certain M. Gonzague Manzarin, quel nom, BP 261, la boîte logée juste en-dessous de la mienne. L’empreinte du tampon oblitérateur sur le timbre indiquait qu’elle avait été postée à Saint-Lô, dans la Manche, deux jours auparavant. L’enveloppe ne mentionnait rien d’autre. Je l’ouvris ; par réflexe ou par curiosité, quelle importance, le mal était fait.
Mon cher Gonzague,
Tu le sais aussi bien que moi, la France s’épuise et s’éteint un peu plus chaque jour. Le péril est immense pour notre belle race aryenne de se voir dissoudre dans les mutations irréversibles des croisements biologiques des forces de couleur. Et la nomenklatura politicienne croise ou baisse les bras, c’est intolérable. Nous devons maintenant réagir comme nous l’avions évoqué lors de notre dernier colloque au Château. Finis les petits nettoyages sporadiques, une action d’envergure est nécessaire et obligatoire ! C’est à la volonté d’hommes indomptables et supérieurs tels que nous qu’il appartient de changer le cours de l’histoire. Les Dieux vickings et leur toute-puissance guident nos pas et soutiennent nos bras vengeurs. J’ai un projet précis à te soumettre et il est impératif d’en débattre à notre point de rendez-vous habituel, et de prendre une décision. J’y serai avec quelques amis sûrs le vendredi 13 juin à partir de 20 heures.
Changeons la vie ! Pour notre France nationaliste ! Contre l’unité des couleurs Benetton ! Contre le cosmopolisme et la société multiraciale !
Ton frère d’armes, Pierre Ducrasse.
Je la lus, la relus et la rerelus pour m’assurer que ce n’était pas un canular. Je vidai mon café d’un trait, ma main tremblotait et quelques gouttes coulèrent le long de mon menton comme des petites larmes brûlantes. Un revers de manche les effaça aussi sec. J’étais au fond du puits, miné, un coup de grisou dans le ciboulot.
N’importe qui à La Compagnie vous l’aurait certifié : le sens civique ne m’étouffait pas. Et il y avait plus de trous dans ma conscience et mes connaissances politiques que dans un emmenthal. Je lisais Boum Boum !, ( Votre gratuit Parisien ) ou Paris Paname, les petites annonces de « relation » ( que des propositions de femmes fatales ), et de mariage ( qui sait ? ), les pubs et les bonnes affaires, etc..., c’était une mine d’or pour trouver des idées, et les conversations de bistrot m’apportaient les informations essentielles. Le monde changeait si peu, pensais-je.
Mais la prose de ce bon zaryen me filait la chair de poule, trop de caféine aiguisait peut-être ma sensibilité. Rarement mon moral n’avait été aussi bas dans les sondages : zéro pointé. Et lentement la colère monta. A son zénith, elle décocha une flèche qui se planta dans mon cœur tout mou. J’en étais frappé d’une sorte de stupeur. Comme si j’avais reçu ma première feuille d’impôts. Un mirage. Une rage. Qui ne me fit pas regretter d’avoir découvert ce bout de papier si nauséabond qu’un poissonnier sensible, il y en a, aurait refusé d’emballer ses sardines dedans.
Une main secoua doucement mon épaule. Je sortis les yeux de ma tête, hors de moi, boulet chauffé à blanc, prêt à péter.
Quoi encore !? criai-je.
Tout va bien ?.. Vous êtes blême...
Martine me regardait, moi, à travers ses yeux câlins. Et me parlait d’entre ses lèvres boudeuses. Passer à jeun d’un cauchemar éveillé à un rêve matérialisé est une expérience qui fout les nerfs en pelote d’épingles, je fis un bond électrique sur ma chaise, elle sur la pointe de ses pieds. J’eus envie de m’y jeter et de les serrer. Magnifique prosternation. Caresse de mes fesses, je repris mes esprits à temps. Tant pis.
Oui, oui, ça va, ça va... bredouillai-je, très andouille.
Vous permettez ? fit-elle.
Elle se posa, menue sur le bord de la chaise, en face de moi.
Je hochai et rehochai. Muet. Phallique. Si je m’attendais à ça... Aurais-je été rincé au fin fond de mes rêves les plus mouillés, que Martine ne m’adressait jamais la parole, pas même un soupir.
Je peux faire quelque chose pour vous ?
La tête encore dans le slip, ahuri, je lui tendis le papier empoisonné sans piper mot. Elle le parcourut, les sourcils froncés, fins accents grave et aigu qui soulignaient la parfaite rectitude de son nez.
C’est dégueulasse, dit-elle en reposant la lettre sur la table. Qu’est-ce que vous allez faire ?
Moi ? Rien ! Et c’est ça qui m’fout en pétard. Savoir qu’ils mijotent leur coup dans un coin sans pouvoir rien faire.
Un pétard mouillé, oui... Alors vous allez rester tranquillement ici les bras croisés, à attendre que ces connards fassent sauter un foyer d’immigrés ou un truc dans ce genre-là !
Calmez-vous...
Si vous ne bougez pas, vous ne valez pas mieux qu’eux.
Vous y allez un peu fort, je trouve, protestai-je. Vous voudriez quoi, hein ? Que je me transforme en justicier masqué ? Que j’alerte l’opinion publique, les journaux, ou encore les flics ? Qu’est-ce qu’on a : une vague menace comme des centaines d’autres qui couvent. Et alors ? C’est peut-être rien qu’une correspondance d’allumés, une excitation mentale, un jeu pervers d’extrémistes.
Non, et vous vous en doutez bien, sinon ça ne vous aurait pas mis dans un tel état. Ça se voit que c’est pas des amateurs et qu’ils sont bien décidés à agir.
Bon, admettons. Je suis censé faire quoi dans cette histoire ?
Ah ça, c’est la question à se poser. A vous de jouer maintenant !
Un petit tour et puis s’en va, un coup de reins la souleva plumeuse. Et elle me laissa en plan, devant la lettre. Son dos cambré et le roulis de son cul s’estompèrent dans le fond de La compagnie. J’en restai coi, pantois ; et médusé comme un naufragé du Radeau de Géricault.
Je me noyai dans l’alcool et la nuit m’absorba.
CHAPITRE 5
La lumière des réverbères m’aveuglait. Comme une chauve-souris saoûle, je me téléguidai au radar jusqu’à mon domicile. J’habitais à deux doigts de La compagnie, dans ce 11e arrondissement dévoré à son tour par les zélus stipendiés par les promoteurs, que le peuple pendrait haut et court, un jour. Se rapprochait l’instant, à la vitesse de son maire au galop, où Paris ne serait plus qu’une sorte de parallélépipède bétonné avec la Tour Eiffel plantée dans son fion comme un thermomètre géant à l’abandon.
Enclavé au premier étage dans un carré d’immeubles vétustes, mon logis était un deux-pièces au fond d’une petite cour sur quoi donnaient mes fenêtres. Le soleil frappait rarement les carreaux, mais les cloches de la basilique Notre-Dame-Du-Perpétuel-Secours les faisaient vibrer à intervalles réguliers. De perpétuel secours, j’en aurais eu bien besoin.
Le mobilier sommaire, de première nécessité et de survie, n’encombrait pas les pièces. Contre un mur grimpait un échafaudage bancal où, sur les rayonnages, s’empilaient, pêle-mêle, les livres, en édition de poche, des San-Antonio principalement, et les disques de blues, de rock n’roll et de rap, des vinyls, uniquement.
Avant d’aller m’écrouler sur le lit, je fonçai aux toilettes. Nullement embarrassé par l’écoute du Constipation Blues, qu’éructait le Noir scatophile Screamin’ Jay Hawkins, je déposai le fruit de mes entrailles au fond de la cuvette.
Puis je roupillai une paire d’heures. Ma vessie, aiguillonnée par des élancements terribles, me réveilla.
Je me reposai sur mes chiottes, pissai, et poursuivis la lecture des Seins de Ramon Gomez de la Serna. C’est le titre de l’ouvrage qui avait retenu mon attention. Comme le précisait cet Espagnol de génie dans son prologue, il avait conçu ce livre « sans y penser et par jeu, comme une sorte de jonglerie avec les brefs ivoires des seins. » Le plus beau jeu et le plus beau livre du monde. Une leçon de vie et de poésie ; et un résumé magnifique : « Dans ces deux hémisphères apparaît la vanité de la sphère terrestre. »
J’appuyai ma tête contre le mur. Mes Seins tombèrent. Je fermai les yeux, las, relax. Et j’oubliai tout. Enfin, presque. Un carrousel de seins tourneboulait sous mes paupières. J’imaginais ceux de Martine. Mauvaise pensée. Et je me renfrognai et tentai de chasser mes pulsions. Que nib’, les nibards dansaient et me narguaient. Fatalement, il me poussa une érection. Je commençai à me branler. Je fusionnai et fissionnai vite. Tchernobyl entre les guibolles, je sentis que j’allais m’éclater une couille, voire deux. Je tins bon. Ça dura peu. Après que de violentes explosions eurent secoué ma queue, laissant échapper dans l’atmosphère confinée des jets de sperme qui saligotèrent la moquette, je grimaçai et redevins mou.
Je me levai, pestai, me reboutonnai, et nettoyai les taches avec une éponge mouillée.
Puis je tirai la chasse comme on aurait tiré un trait sur sa vie.
CHAPITRE 6
J’avais poussé un barrissement. La forêt hygrophile s’était refermée lentement sur moi. Insecte piégé. J’étais la proie pas niquée, des mangliers, palétuviers, irokos et makorés obsédés et carnivores. J’avais couru, dératé, pour leur échapper. Mes pieds avaient glissé sur des mambas géants et des lambeaux de ma chemise étaient restés accrochés aux frondaisons qui me fouettaient. Mon sang glacé avait fait plusieurs tours. Perdu et nu comme le premier Tarzan, j’avais plongé ventre à terre dans une clairière. Subitement, la clameur de la jungle s’était tue.
Dans la pénombre qui m’avait encerclé des dizaines d’yeux en boules de billard m’avaient guigné. Et un rire sauvage, primal, était monté d’autant de bouches invisibles. Les fleurs et les feuilles bigarrées s’étaient écartées et j’avais reconnu, sans les avoir jamais vus, les Noirs que j’avais roulés dans la farine. Ils se tenaient les côtes, ravis du vilain tour qu’ils me jouaient. Hélas, leurs larges sourires n’avaient rien de tropical ni d’amical. J’allais frémir avant de bouillir.
Emergeant du lot, un clône juvénile de Screamin’ Jay Hawkins avait entamé I put a spell on you dans une version anthropophage.
L’heure des comptes et du casse-croûte avait sonné.
CHAPITRE 7
Quand la sonnerie du téléphone me tira en sursaut de ce mauvais pas, ce fut pour me pousser dans un autre traquenard.
Meummm ? grommelai-je, aussi bovidé qu’il était imaginable.
Dé ? Je te réveille ? J’espère bien...
L’approche Solange, mon ex- !
C’est pour quoi ?
Tu oses me le demander ? Espèce de... crétin des zincs. Tu sais combien tu as de mois de retard pour la pension ?
Non, ne dis rien. Mais, vois-tu, la conjoncture, l’inflation, le chômage... et maintenant les néo-nazis qui s’en mêlent, ou Bleu-Bite qui tient pas ses promesses, rassure-toi c’est un cheval, je peux en trouver des raisons...
Oh ça, je n’en doute pas. Seulement ta fille ignore encore les problèmes du monde qui accablent son pauvre papa. Elle s’en fout. Elle veut son beefsteack ! Et tu iras lui expliquer qu’un foutu canasson la prive de frites !
Bon, bon, d’accord. Tu me prends à la gorge, mais tant pis. Je peux te lâcher trois mille balles, c’est tout ce que j’ai pour l’instant, parole de tricheur. J’t’envoie un mandat.
Ça ira... Mais n’oublie pas le solde. Salut.
Ça raccrocha. Sèche la Voillard, et remontée. Tendue comme un boyau de chat de gouttière. Trois mille balles repartaient dans la soupe de la petite. Restaient deux mille. La journée commençait avec un goût de biscotte sans sel dans la bouche.
*
Solange, qui rime facile avec ange ; et avec orange, dont sa peau avait la saveur, bien que ses seins étaient en poire quand je les suçais. Un chanteur de variétés aurait pu facilement entuber notre idylle avec une de ces fredaines idiotes qui suppure à longueur de journée sur les ondes F.M..
Notre rencontre, elle et moi, c’était à quatre heures du matin, ou pas loin. Groggy, je lappais le filet d’eau d’un caniveau, après qu’un cerbère m’eut expulsé d’une boîte à jeux huppée du 8e, sous l’accusation fallacieuse - parce que jamais prouvée - de tricherie. J’essayais de rassembler les bouts disloqués de mon esprit quand un miracle se produisit. Dans la nuit au-dessus de ma tête se suspendait une paire de superbes demi-lunes pâles qui voltigeaient dans l’échancrure d’un décolleté, et battaient les cils des yeux les plus glauques que j’eus jamais vus.
Déjà couché ?! questionnèrent les seins fildeféristes.
Non, c’est un reportage pour Entretien. Une semaine dans la vie d’un chien parisien.
Elle rit et j’humai l’odeur de petite culotte immaculée et de soquettes blanches que la drôlesse exhalait. Puis elle me tendit une main que je ne lâchai plus pendant près de trois ans.
C’est facile de décrire la laideur, qu’on apprécie en tant que forme de l’imagination de la nature, mais seulement si on n’a pas à la subir. Tenez, la recette de la tête d’Elephant-Man : prendre une grosse patate, laisser germer les tubercules, y enfoncer deux boutons de culotte. Facile ! Mais la beauté ? Marylin, hein ? Votre stylo à yaourt sèche. Alors, imaginez Ursula Andress, jeune, avant le lifting, sortant des flots dans James Bond contre Dr. No... Là, il doit baver. C’est ce qui m’arriva. Pour user d’un raccourci, sic, qui me gonfla tout de suite la bite, ma future-ex-femme était bandante. Une déesse de dix-huit ans avec des sourcils foncés de sorcière pas délétère, cadette irresponsable d’une couvée de onze gosses.
Tout la petite famille avait été dressée à la trique par un père aussi adepte de la taloche que respectueux du sabre et du goupillon. Le roupillon était une spécialité maternelle. La maîtresse de maison, ayant perdu son souffle pendant ses grossesses, essayait de retendre un brin sa matrice en dormant le plus souvent possible.
Les Voillard illustraient la tradition aristocratique et le bon goût français, un pied dans leur appartement de l’Ile de la Cité, l’autre dans leur mas de Provence, pendant que les diamants vendus dans leur bijouterie de la Place des Vosges faisaient leur fortune.
Résultat : Solange Voillard avait abandonné ses études et liquéfiait son corps dans les boîtes de nuit, le stérilet entre les jambes, pour éviter que sa maman fragile ne tombât sur une plaquette de pilules.
Je sortais d’une liaison épouvantable avec une chanteuse psychotique et l’enthousiasme juvénile de Solange me ravissait. Très vite, elle vint hiberner avec moi dans ma tanière. Je lui enseignai les mauvaises manières, elle tenta de m’inculquer les bonnes. Nous coulâmes des jours heureux entre les draps frais - n’en sortant qu’avec des mines de piqueurs après avoir épuisé nos provisions de papouilleries baveuses, salaces gourmandises salées et sucrées - et La compagnie des zincs où elle avait eu vite fait de séduire toute la bande.
Une fois, notre jeune couple fit la couverture d’un torchon en quadrichromie. Je faisais le coup de poing avec un photographe, sous l’œil amoureux de ma dulcinée. C’est ainsi que le père Voillard eut vent de notre liaison. Le ver dans le fruit, le serpent dans le jardin d’Eden, ça lui déplut. Mauvaise image de marque : la riche héritière et le gigolo rigolo, la réputation ternie, vous n’y pensez pas ; et il réprimanda vertement Solange, lui reprochant de défier la loi salique qui écarte toute velléité d’émancipation féminine. Les femmes avaient pour fonction unique et organique de pondre à répétition des chérubins blonds et bien peignés, en prenant soin de choisir un type de leur sang et rang. Et on s’y tenait. On ne mélangeait pas les bijoux de famille et la verroterie, vérole. Solange l’écouta presque religieusement, puis l’envoya chier dans son chapeau. Le père prit la mouche et commit l’erreur de dépêcher deux sbires pour me rosser et me remettre à ma place de figurant. Dans l’ombre. Mon aura cabossée auprès de ma brune décupla. Après ça, quand elle voulut me passer la bague au doigt, je l’enfilai.
Dans l’inconscient de frous-frous, falbalas et bals princiers de Solange Voillard, j’étais un chromo de Zorro, un Robin des Bois, conquistador de l’embrouille et de la débrouille. Mais même Zorro a des bobos et des tracas, et des hauts et des bas ; et ce ne sont pas les coïts à répétition qui arrangèrent nos affaires conjugales. De celà aussi, la belle se fatigua. Fascinée plus qu’amoureuse de cette vie de guingois, la petite fille riche se lassa et rêva, comme ses frangines et cousines, de Ferrari et de cuillères en argent. J’étais le carrosse redevenu citrouille. Le fou Carabosse.
A la casse.
Et tout se déglingua. Les glandes du clan avaient gagné. Retour à la case départ. Sauf que le bercail a reclaqué le portail aux fesses de l’enfant prodige. Ils ne lui avaient rien pardonné. Les babines se retroussèrent, les injures fusèrent au ras des paquerettes ; et tout fut clos quand Solange balança une figurine en bronze de Giacometti dans la poire de papa. Déconfit, le père Voillard. La rançon de l’amertume pour une famille rance. L’art, l’argent, le sang. Foutue trinité !
Répudiée, sans ressources, sans job et pauvre comme, Solange Voillard ne dut son salut qu’à une vieille tante, laissée-pour-compte excentrique, qui l’avait recueillie dans son nid perché à Neuilly avec son poussin de quelques mois. Notre poussin : Emma. Un prénom choisi par Solange, on imagine pourquoi. Peut-être.
Notre couple laissa dans le sillage de notre union contre nature des dettes, des polaroïds, des bleus et des cicatrices, et surtout deux kilos huit cents de pureté, pas encore coupée à la réalité. Un shoot de bonheur victime de l’inconscience de ses géniteurs et de la glaciation du monde.
Ces kilos cristallins ont donné une petite fille superbe que je n’ai pas vue grandir. Trois longues années, mille quatre vingt quinze jours, à l’exception de rares visites en coups de sirocco, à jamais perdues.
CHAPITRE 8
La fin de ce lundi après-midi se consummait dans des nappes orange que la pollution atmosphèrique rendait pastels. Mon dimanche avait été maussade. La lettre n’avait pas cessé de galoper dans ma tête comme un cheval dopé. Je bouillonnais encore, mon cerveau écumait. Difficile de faire l’impasse sur pareil tas d’ordures que dix pour cent, ou plus, de la population aurait approuvé. Sans parler de l’attitude de Martine, soucieuse, chaleureuse, puis dédaigneuse. De quoi y perdre mon latin de cuisine.
Hormis l’envoi du mandat pour la viande de la petite, je n’avais rien foutu de la journée. Sur les cinq mille cinq cent balles de Forst, trois mille, comme promis, s’étaient volatilisés sous le nom d’emprunt de Joseph Stanislas.
Une identité, comme une gueule, ça se refait. On peut en changer à sa guise : question de mise et de fonds. Celui qui en a vraiment besoin trouvera toujours des imprimeurs ou des chirurgiens pour effectuer la besogne. Soignée ou salopée, la qualité du résultat final sera exactement proportionnelle à la somme investie dans l’opération et à la réputation du technicien. Un sein, siliconé au rabais par un charlatan, a toutes ses chances de chuinter rapidement sous une caresse maladroite et pressante, en se dégonflant comme un pneu rechapé.
A défaut d’un profil de Chippendale, beaucoup de femmes en raffolent, je disposais de cinq cartes d’identité, de quatre permis de conduire, de trois passeports et de divers autres faux. Chaque pièce pouvait faire illusion lors d’un contrôle de routine, mais aucune ne passerait le barrage des cinq minutes d’un examen un peu détaillé. On a ainsi une vague idée de mes finances et du travail accompli.
Mes pas me portaient jusqu’à la boutique de Dzounjinski. Comme le square Maurice Gardette est agréable, je le traversai ; et si le kiosque Napoléon III et sa statue de bronze, vantant les travaux de la terre, ont des allures rétro, sous les grands arbres persistait l’odeur de l’âge moderne, malgré la pelouse fraîchement coupée et les massifs de fleurs, celle de la merde. Ma blennorrhée psychoscatologique reprenait le dessus.
Les chiens, et d’autres amis à deux ou quatre pattes, adorent folâtrer dans les squares et s’y oublier. Petite et grosse commission en passant, et si les ravages bestiaux et les cris des gamins qui jouent à la marelle avec les étrons ne vous importunent pas, je déconseillerais néanmoins l’usage du bac à sable aux mamans végétariennes, aux nounous africaines et aux baby-sitters norvégiennes. A moins qu’elles ne désirent empoisonner les futurs cadres ou chômeurs du pays.
J’étais toujours d’humeur chagrine quand les portes de L’île aux trésors reclaquèrent dans mon dos. La clientèle, exclusivement masculine, papillonnait ou stationnait devant des casiers remplis de livres, de disques et les rayonnages des cassettes vidéo. Il y en avait pour tous les goûts, qui sont dans la culture. Un jeune type à la peau luisante poireautait à la caisse et serrait contre son cœur une pile de vieux numéros d’Hara-Kiri. Perchée derrière son comptoir, Joséphine était pendue au téléphone.
Jolie perroquet blond, la quarantaine, polie, c’était son job, elle alignait trente-deux dents étincelantes aux clients, et les faisait saliver en leur promettant monts et merveilles. Son visage s’éclaira comme un lampion en se tournant vers moi. Sa bouche dessina un V de victoire et ce sourire me donna du bonheur, j’en oubliai mes problèmes. J’étais le 14 juillet de Joséphine. Elle attendait toujours le feu d’artifice que je ne tirerais sans doute jamais. Elle soupira, un raseur au bout du fil, et me fit un petit signe de la main.
Je la lui baisai solennellement, en chevalier qui avait connu la peur et les reproches. Elle piqua un fard. Vieille tactique de séduction, je ne mordis pas à son hameçon ; et mon dard ne piqua pas mon caleçon.
Le Djin’ est là ? demandai-je comme à l’accoutumé.
Dans son placard, où veux-tu qu’il soit fourré ? me répondit-elle, en plaquant sa main contre le combiné.
Bon, j’vais aller le secouer un peu.
Je traversai le magasin sans accorder un seul regard à tous ces névrosés. A côté d’une colonne des romans-photos de Satanik qui menaçait de s’écrouler à tout instant, je tambourinai à une porte. Un grognement se fit entendre que je pris pour un acquiescement.
Marlène Dietrich me regarda dans les yeux à travers l’écran de fumée de sa cigarette. Dans la splendeur de sa robe lamée et fendue, elle était peu farouche mais inaccessible. Epinglée au mur dans l’éternité absolue des stars, sa germanité glamoureuse et fatale me laissait de glace. Le béguin de Dzounjinski : la réputation de folle du cul et de la pipe de la Dietrich sans doute.
La quarantaine bien sonnée, le visage arrondi en forme de fesse du Djin’ appelait les baisers mais c’était un vicieux. Amoureux du passé, des musées, des bandelettes de la momification, un côté embaumeur, la face entubeur était mieux cachée, précisément derrière les yeux malicieux et la sape d’un grand couturier, où s’épanouissaient ses kilos de saindoux rivés par les boutons de manchette, la ceinture et l’épingle à cravate. Lisse juqu’au bout de ses ongles qu’il exhibait manucurés. Grosse motte un peu surannée, mais à l’aise dans ses fixe-chaussettes. Son style faisait se pâmer les étudiantes en architecture. Sa corpulence les faisait rêver, elle autorisait tous les échafaudages. Elles le voyaient cathédrale érotique, gothique flamboyant, alors que c’était Beaubourg. Un magasin. Une grande surface.
Le poster de Marlène Dietrich était l’unique décoration de la pièce, meublée d’un bureau et d’un coffre-fort, posé dans un angle, adaptés aux besoins de l’énorme. Perpétuellement surchargé, le plateau du bureau était un bordel sans nom et le Djin nageait là-dedans comme le requin qu’il était, ses mains aux doigts embrunis par la nicotine farfouillaient entre le micro-ordinateur, le fax et la calculatrice.
Son menton et son cou, fondus en goutte d’huile dans le lard, ne faisaient plus qu’un seul morceau alors qu’il concluait d’un air professionnel au téléphone, puis il raccrocha.
Une veuve, m’expliqua-t-il en bondissant sur ses jambonneaux. Les bouquins de son défunt, que des polars, lui filent une frousse terrible. Elle veut s’en débarrasser au plus vite. Tous ces morts entre les pages, ça l’oppresse, qu’elle raconte. Elle a l’impression d’être cernée par des esprits malveillants. Tu te rends compte ?
Et il partit à rire. Des larmes roulèrent en boule sur ses bajoues. Cette sorte de chorus apoplectique lui mit le rouge au visage. Une fois ses larmes d’hyppopotame bues dans la soie de son mouchoir brodé à ses initiales, nous nous fîmes l’accolade des mauvais garçons, remake voyou à la russe des maffieuses politesses d’Hollywood. Il m’enfouit dans ses bras, sans que nos visages se touchassent. Voilà où menait la cinéphilie qui n’est qu’un autre cimetière de plus. Je me dégageai et m’inclinai.
Salut à toi, empereur du bien matériel occidental !
Tu vas ?
L’omission du bien était sa façon de montrer son tact.
J’irai mieux un autre jour.
On descendît à la cave. Sa caverne d’Ali « Attrape » Baba, comme il se plaisait à dire. Il avait été sacré roi de la récupération du rêve bien digéré de la génération des révoltés de 68. Un filon en or. Des marchandises qui pouvaient rendre fou et homicide les publicistes, les journalistes et les vendus de tous bords. Tous les acheteurs de souvenirs rares et rances. Un pressage américain original du premier 33 tours de Dylan, du 13th Floor Elevator ou des Sonics, la première édition du comix Zap avec la couverture de Crumb, un tirage limité de l’affiche de Woodstock signé par Jimi Hendrix, des Dashiell Hammet dédicacés... Toute la merde flamboyante sur laquelle dansaient maintenant les anciens lanceurs de pavés. Dieu seul savait comment Le Djin’ avait trouvé tout ça, pensaient ces jobards aux poches pleines. Dieu, comme dans la plupart des affaires terrestres, n’a rien à voir là-dedans. La vérité était plus simple et prosaïque : il les avait rachetés à la bonne personne ou au bon endroit : Emmaüs, marchés aux puces, clochards, voleurs, antiquaires, brocanteurs... La liste aurait été trop longue à énumérer. Remonter à la source était plus difficile, et Le Djin’ était la discrétion incarnée.
J’avais vu une fois l’artiste à l’œuvre. Revendre 2500 balles le premier Ep de Gainsbourg à un ahuri d’une chaîne de télé privé. L’objet rarissime était coté environ 3000. Le pafométré, yeux de biche, bouche cocasse, était au paradis câblé et ne savait comment remercier Dzounjinski. Carpette. Une habitude professionnelle. Il les aurait lâchés avec un élastique s’il avait su que la baleine avait récupéré le disque dans un lot à 10 francs pièce qu’il avait racheté à un pépère à la retraite.
Tes affaires marchent ? me demanda-t-il.
Couçi couça... Les tiennes ont l’air de pas mal prospérer si j’en juge par tes réserves. T’as pas l’air de souffrir de la crise ?
Je me maintiens. Tu viens pour les cassettes vidéos ?
Je rejettai la tête en arrière, les yeux dans le potage. Le Djin’ me lança un regard navré.
Quelles cassettes.. ? Non, excuse-moi, je pensais à autre chose. Elles ne sont pas encore tombées du camion ( Une paire de sourires entendus fut échangée. ), mais je te fais signe dès que j’ai des nouvelles. Je suis venu pour placer un pari sur le combat d’Omar, ce soir. T’es toujours en cheville avec ton mec ?
Bien sûr. Tu paries combien ?
Je tirai les billets de mon portefeuille comme un magicien aurait sorti des foulards de son gibus.
Tiens, voilà sept cents balles : cinq cents pour moi et deux cents autres que m’a confiés Félix, le garçon de La Compagnie. ( Aussi plat qu’une limande sole, mon portefeuille réintègra ma poche intérieure de veste. ) Dis-moi, tu bénéficies encore de tes protections ?
T’es redevenu naïf ou quoi ? T’es amoureux ? Comment je tiendrais sinon, à ton avis ? Plus que jamais, j’assure mes arrières. Toujours. Il suffit de viser suffisament haut pour que les flicaillons un peu trop curieux comprennent qu’ils ont intérêt à écraser le coup et à pas m’emmerder s’ils veulent pas se retrouver à faire de l’îlotage en banlieue. Pas plus tard qu’hier soir, je jouais aux échecs en compagnie d’un commissaire divisionnaire qui raffole des années cinquante. Tu peux me croire que je le soigne, celui-là.
Son visage se fendit d’un large sourire.
Ça fait une paie qu’on se connaît, murmurai-je sans aucune raison. Et je ne t’ai jamais posé la question. Pourquoi tu t’es collé ce nom à la noix ?
Et si on parlait du tien de nom ? Le mien m’appartient. Je vais te dire pourquoi je n’en change pas. Quand les gens m’appellent ou me rencontrent pour la première fois, ils ne savent jamais le prononcer correctement et ça les gêne. Tout de suite, ça me donne un petit avantage sur eux qu’il faut conserver. Ensuite, parce que ça fait vendre, merde ! Je leur raconte ma salade de fils de déportés tchétchènes, les cocos sont encore plus mal vus qu’avant, merci Staline et tous les autres, et les gens se disent : putain, ses vieux sont morts de faim et de froid, il a dû en chier, et pourtant il la ramène pas trop, c’est un démerdard mais aussi un brave gros type qui sait y faire. Je te l’ai dit, faut savoir leur faire plaisir aux clients... Pour les rouler en douceur, en leur donnant l’impression que tu leur fais un cadeau, c’est quand même pas à toi que je vais apprendre ça, dit-il en m’envoyant une claque dans le dos à désosser un bœuf de Rembrandt. Mais soigne l’apparence, le costume, regarde-toi : tu ressembles à ce que tu es !
J’ignorai le compliment. Dans le monde du faux, il n’est meilleur masque que celui de la vérité, je croyais ça aussi. Le monde se chargerait en son temps et heure de me démontrer le contraire. Et Dzounjinski parlait, parlait de sa voix de ferraille, reconnaissable à la première syllabe :
C’est marrant, parce que des cousins éloignés ont retrouvé ma trace. Les Tchétchènes font régner leur loi à Moscou. Ils sont enchantés de mes affaires, ils sont très friands des délices occidentaux. Si, par hasard, tu connaissais un moyen de se procurer en grande quantité des vidéo-cassettes récentes, de préférence des trucs de cul et américain, je serais intéressé.
Le gros homme farfouilla dans une caisse en carton et trouva ce qu’il cherchait. Il me colla un bouquin dans les mains, comme s’il me refilait une chaude-pisse.
Tiens, c’est pour toi, ça devrait te plaire. Cadeau empoisonné. Une édition originale des Editions du Scorpion, qui portaient bien leur nom, Ainsi soit-il, c’est le premier roman de Maurice Raphaël, un sale type, une ordure intégrale, collabo pendant la guerre, commissaire aux affaires juives ou un truc dans ce goût-là, mais un grand écrivain, hélas ! Un type comme toi et moi, en somme.
Ces paroles eurent un effet de boomerang, elles me renvoyaient à ce que j’essayais d’occulter. Je ne pouvais plus que me retirer sur la pointe des pieds.
CHAPITRE 9
Où suis-je ? demandai-je, après avoir tourné doucement ma langue sept fois dans ma bouche et compté mes dents. Il ne m’en manquait pas une mais quelqu’un n’avait pas suivi le mode d’emploi dans la fixation du maxillaire inférieur. J’éprouvais une sensation de flottement dans l’os sans que je pusse expliquer pourquoi. Et ça me faisait mal.
Chez moi, répondit une voix perchée dans un lointain proche.
Féminine, la voix. L’endroit ne pouvait pas être foncièrement mauvais, entre deux rafales du marteau-piqueur qui forrait un puits dans ma boîte crânienne, j’entendis une cafetière qui ronronnait quelque part. J’étais agacé et surtout plus fourbu et foutu qu’une starlette après le festival de Cannes.
Couché sur le dos, terrassé par des douleurs au ventre que je comprimais tant bien que mal à deux mains, craignant qu’un Alien ne s’en échappât en ricanant. Mon attitude laissait à désirer. Des spasmes tord-boyaux me faisaient douter aussi de mon sexe. Un savant fou avait dû m’inséminer pendant ma perte de connaissance. Des affres... Ou je devais être sur le point d’accoucher, je reconnaissais les signes, j’avais assisté à la naissance de ma fille et ça n’avait pas été une partie de rigolade. La nuance était mon silence. Je ne criais pas. Pas encore.
Mes yeux essayèrent de faire le point. Zoom avant flou : une grosse tête d’épingle ovoïde émergea d’un brouillard parfumé au café. J’aperçus deux yeux, un nez, une bouche et des lobes d’oreilles auréolés d’une cascade de cheveux noirs et d’une frange droite. Rien que de très commun. J’accomodai lentement, et la perspective s’en trouva chamboulée et moi bouleversé : ces sourcils en accent circonflexe, ces yeux d’opaline bleue, ces belles lèvres, ce sourire... Martine. C’était Martine !
Renversant, j’étais sauvé, et je basculai à bas du canapé en voulant m’asseoir. Je lâchai un cri de bébé phoque massacré. Ça ressemblait à un rot aigu. Immobile, je restai à quatre pattes.
Quelle heure est-il ? marmonnai-je entre mes dents.
Qu’importe... Il est très tard ou trop tôt, vous êtes satisfait ?
Je me cramponnai à un accoudoir et réussis à hisser mes kilos.
Tenez-vous tranquille, dit Martine.
Que s’est-il passé ?
Continuez, vous faites des progrès, vous allez finir par m’intéresser.
Excusez-moi, mais j’ai un trou...
C’est pourtant simple : nous nous sommes retrouvés dans ce squatt à Belleville, à l’écart du reste de la bande de La compagnie. Vous aviez encore l’air soucieux, alors je suis allée vous voir pour m’excuser d’avoir été si expéditive, mais j’y peux rien si certaines choses me mettent hors de moi, ça me regarde... Et je vous ai offert du pop-corn en signe de réconciliation. On a parlé de tout et de rien, puis le combat a commencé et vous étiez tout excité. On aurait dit un gosse. Vous n’arrêtiez pas de sauter et de trépigner. Dans votre enthousiasme, vous avez renversé la bière de votre voisin. Il vous l’a fait remarquer et vous avez commencé à gueuler. Visiblement, ça ne lui a pas plu, vous vous êtes insultés, les coups sont partis, et voilà... J’ai bien essayé de vous calmer, mais vous n’écoutiez plus rien. Vous avez été trés bien. Au début. Avant que l’autre s’énerve vraiment parce que vous essayiez de lui mordre le nez. Je pense que c’était un boxeur lui aussi et comme puching-ball vous faisiez le poids, si on peut dire... Ça a dégénéré sévère... Mais vous avez limité les dégâts à temps en vous écroulant sur une pichenette...
Dans un éclair de lucidité j’avais vu l’ouverture. J’avais retenu la leçon que m’avait glissée une fois à l’oreille Omar. Rien n’était plus facile que d’arrêter les frais. Il suffisait de savoir s’allonger, un peu comme dans l’industrie du cinéma. Si tu veux échapper à une correction - quelle ironie pour parler d’une raclée - avance le menton à la sortie d’un corps à corps. Et si l’autre a encore l’œil, le mauvais, il te mouche vite fait. Tu t’écroules. Enfin en paix, ta viande molle colle au tapis. Elle fume, tu refroidis, et t’attends que l’arbitre termine ses comptes. A dix, ses bras levés au-dessus de sa silhouette en contre-jour font un grand signe de croix qui balaie les nuées des projecteurs. C’est fini ! Ton calvaire est out ! Tu te relèves, tes jambes flageolantes, castagnettes des gambettes pour donner le change aux dupes. Tu regagnes ton coin, cancre, las, vaincu, battu, omelette, femmelette, sous les huées et les sifflets ; qu’importe, t’as sauvé ta tête et préservé l’essentiel : ta santé. Tu as trop vu de boxeurs en gelée. Essorés, une passoire à la place du cerveau, ils ont éparpillé des milliards de cellules aux quatre coins des rings et les autres sont restées décalquées sur les gants de l’adversaire.
Après votre k.o., on m’a aidée pour vous charger dans un taxi qui, lui, m’a donné un coup de main pour vous décharger ici. Encore une chance que j’habite au rez-de-chaussée...
J’abuse si je demande un café serré ? implorai-je.
C’est prévu... répondit-elle.
Ses lèvres dessinèrent un sourire énigmatique sans être académique. Une vraie Joconde.
Et Omar ? lançai-je, alors qu’elle s’affairait dans la cuisine.
Elle rapporta un plateau qu’elle posa entre nous. Une tasse de jus chaud et pur arabica, un sucrier et des petits gâteaux au chocolat. Aux petits soins.
Que disiez-vous ?
Je reposai machinalement ma question.
Désolé, mais avec vos facéties on a loupé la fin. Avant notre départ en fanfare, il avait l’air de mener aux points si j’en crois les commentaires autour de nous.
Ah oui... dis-je, soudainement perdu dans une mélancolie saharienne.
Dites donc, vous avez une conversation formidable quand vous vous réveillez.
Je retombai en catalepsie. Je bus et on grignota en silence. Nos regards se croisaient. Dans le mien, on lisait des combinaisons de mots simples. Mon vocabulaire était très limité. Con. Cul. Bite. Chatte. Baiser. Pas un mot de plus de six lettres. Dans celui de Martine, je ne sais pas. On se cherchait dans tous les sens. Un empire jusqu’ici interdit à conquérir. C’était lourd, orageux, avec des promesses d’éclaircie en fin de nuit.
Pendant que je brouillonnais le prochain bulletin météo dans ma tête, le corsage de Martine s’échancra alors qu’elle me reprenait la tasse des mains. Je n’avais plus ce voile opaque devant les yeux et je plongeai dans l’ouverture. Ses seins, on le sait maintenant, m’obsédaient. De les entrevoir acheva de me liquéfier. J’étais à bout : du rouleau de printemps compressé.
On est censé faire quoi maintenant ? fit-elle, amusée, pas dupe.
Sa question me frappa à la fourche. Martine achevait un homme affaibli. Atterré, je la considérai d’un autre œil.
Je connais quelqu’un à qui j’ai posé la même question récemment et qui m’a laissé en plan, répondis-je un peu sottement.
C’était pas très malin... Vous voulez faire pareil ?
Non.
Bon et alors !?
Laissez-moi le temps...
Elle rit ; et c’était si léger qu’une plume n’aurait pas frissonné, sauf moi qui était pour quand elle était bien taillée, mais là, je m’égarais.
C’est les femmes qui généralement donnent ce genre de réponse.
J’ai un côté féminin quand on y regarde de près.
J’ai déjà regardé... Et plutôt deux fois qu’une.
Ça c’est plutôt une affirmation de mec.
Sans doute mon côté masculin.
On va encore jouer longtemps au chat et à la souris ?
Qui fait le chat ?!
Sans attendre mon feulement Martine me tira par le bras et m’attira dans la chambre. Mon corps, aimanté par cette amante-peu religieuse, fut catapulté sur le lit ; et par enchantement mes misères restèrent en l’air...
Après l’intermède du caoutchouc lubrifié que Martine avait déroulé à cet endroit précis entre deux doigts longs et délicats, elle m’avait fait ça... J’avais fait ça... Elle m’avait touché là... Je lui avais mis la main ici... Bouche à bouche... Langue à langue... Bouche à oreille... On avait gémi... Une caresse ici... Une caresse là... Corrida... Les oreilles... La queue... Emoi... Elle avait saisi... Je m’étais présenté... Elle m’avait guidé... Je l’avais laissé glisser... Enfoncer... Foncer... Défoncer... Ça avait vibré... Partout... On avait tourné... On s’était retourné... On s’intervertissait... Mélange... Des jambes... Des fesses... Les murs et le plafond étaient montés et descendus... On avait bafouillé... Fouille mouillée... Ça avait été crescendo... Et ça avait bavé...
Au dernier moment, à l’ultime soubresaut, quand mes vertèbres s’étaient coincées comme un prépuce dans une fermeture-éclair ! Jamais je n’avais hurlé comme ça avec une femme !
La colonne vertébrale repliée en soufflets d’accordéon, j’attendis l’aube étendu, nu et raide, sur la carpette. Un godemichet neuf aurait été plus souple. Quant à ma bite, elle était redevenue l’unique partie molle de mon anatomie. J’étais incapable du moindre geste ( battre un cil représentait un effort considérable ). Martine appela un toubib de S.O.S. Médecins qui vint me piquer le cul. Pendant que les aspirines accompagnaient le lent processus de ramollissement général, Martine fut admirable. Elle m’écouta soliloquer et ponctua quelques-unes de mes réflexions d’un trait pertinent. Lorsque je dépliai ma carcasse en miettes avec des craquements de biscottes, les rayons du soleil écrasaient leurs nez dorés à la fenêtre. Eh oui, la muse muselée par la mouise se réveillait elle aussi et me taquinait, et la chambre s’éclaira. Moi aussi. Dehors, tout était silencieux, et une petite voix impérieuse fit taire le brouhaha dans ma tête. Ma décision était prise. Martine me rhabilla et m’embrassa. J’étais réveillé. Je me levai péniblement. Les douleurs redoublèrent, comme si on m’avait tatoué toutes les lignes du réseau de la RATP avec une aiguille de gramophone.
Je m’en allai régler des comptes.
CHAPITRE 10
Devant la Poste du Louvre, le mardi matin peu avant sept heures, piétinait un individu presque ordinaire.
Plus haut que la moyenne mâle qui plafonne dans les statistiques à un mètre soixante-quinze environ, il en affichait dix de mieux. Les talonnettes fourrées dans ses chaussures vernies lui en fournissaient à peu près la moitié. Ça le faisait un peu claudiquer. Mais ça le gênait moins que l’oreiller qui ceinturait son ventre plat pour lui donner de l’embonpoint.
Une heure plus tôt, il était encore brun, des rouflaquettes taillées dans un massif de poils sauvages qui imitait dégueulassement une barbe et des cheveux mi-longs peignés avec un râteau. Maintenant il était carrément blond, la mâchoire lisse comme un galet. Courte, la coupe dégageait l’ourlet de ses oreilles qu’une opération avait plaquées sur son occiput quand il était adolescent. Ses yeux d’un marron très commun étaient camouflés derrière les verres blancs d’une paire de lunettes.
Il avait troqué sa mallette de fer qu’il emportait parfois, celle frappée d’un autocollant J’emmerde l’art, pour une serviette d’un cuir fatigué. Au rebus la négligence des baskets orange, les jeans noirs, les T-shirts aux slogans rivalisant de provocations indélébiles - un éventail, épouvantail à beaufs, qui va de Enragez-vous à Baiser chez soi tue la prostitution, son préféré - et place à l’élégance d’un costume bistre un peu terne et d’une chemise bleue dont le dernier bouton était défait. L’homme avait l’air aussi défait.
A quoi ressemblait-t-il ? A un imbécile courtier en cuisines aménagées, peut-être.
On l’a compris : l’imbécile aménagé, c’était ma pomme.
J’attendis d’un pied que j’eusse souhaité plus ferme mon homme. Ma cible pour être plus précis et franc. Mon sang bouillonnait. J’allais faire un carton.
A sept heures tapant, un des préposés dans sa triste blouse réglementaire ouvrit les portes du bureau des boîtes postales. Je me tenais prêt. Sur le qui-vive et aussi anodin qu’un mégot écrasé dans un cendrier plein. Je carrai mes fesses près de la photocopieuse installée dans le petit sas qui séparait le bureau du grand hall. L’endroit idéal pour épier. Je pouvais filtrer tous les types qui se présentaient. La B.P. 261 était pile dans ma ligne de mire. Il n’y avait pas encore beaucoup de monde qui circulait. J’attendis. Quel autre choix avais-je ?
Il y eut une sérieuse alerte à la mi-journée. Le populo s’agitait dans tous les sens. Je regardai ma montre : midi et des poussières. Des poussières comme des moutons, et je rêvai de méchoui. J’avais l’estomac dans les talonnettes. Mon ventre criait sous l’oreiller. Je transpirais sous le costard, j’avais le tournis, voyais trente-six bougies et pas le moindre bout de gâteau à l’horizon. Danger : chute libre de sucres. Hypoglycémie, fit un signal lumineux dans mon réseau sanguin. Si je sautais un repas, j’avais tendance à somatiser à la vitesse d’un œuf cuisant à la coque. Soudainement, ça me reprit, j’eus des visions de mouillettes.
Tout ça parce que j’étais repassé en vitesse chez moi et, préoccupé par les préparatifs du déguisement, à soigner le détail qui faisait vrai, je n’avais pas prévu ça : la Faim. La crampe. A cran. Les crocs. L’énormité de mon oubli m’effraya. Et j’étais coincé, fait comme un rat dans une tapette, privé de fromage et de dessert ; et de café. Une journée sans déjeuner et sans café était une aberration, une abjection, une condamnation. « Je suis con et damné. » pensai-je. Au bûcher. Une minute d’absence pouvait ruiner ma matinée. Louper le zigue Gonzague Manzarin. D’imaginer tous mes efforts gâchés pour se ruer à La Fourmi - ça ne s’inventait pas, sa rivale La Cigale avait été dévorée par une caisse d’Epargne - le bar-tabac de l’autre côté de la rue, et y commander un sandwich fit redoubler ma crise de faim. Crise de rires, de larmes, de nerfs, et pourquoi pas de faim ?
J’alpaguai par le bras une des loques en villégiature. Complètement dépenaillé et anémié, l’homme se laissa aller. Je sentis l’humérus qui saillait sous la manche. Je l’avais remarqué quand une quinte de toux avait scié le type en deux. Le souffle catarrheux, en train de ruminer, le front obtus, il releva sa tête de futur pendu. J’avais croisé des lunettes de W.C. qui avaient plus d’attrait.
Ça te dirait de gagner un peu de monnaie ?
Ma foi, pourquoi je refuserais, à moins que ma réputation soit en jeu, votre honneur... On voit de ces choses par ici, si je vous racontais...
Une autre fois, promis. Tout ce que je veux, c’est que t’ailles me chercher à La Fourmi , tu vois où c’est, deux sandwichs : jambon, rillettes, camenbert, j’m’en fous, et de me les ramener ici. Je bouge pas. Tiens, voilà cinquante balles pour ta peine et garde la monnaie. Compris ?!
Monseigneur, vous insultez mon intelligence... M’a l’air louche votre proposition, pourquoi vous z’y allez pas vous-même ?
Trop long à expliquer... Je suis sur un coup...
Ah oui, tirer un coup, quelle chance vous avez... dit la loque, des filaments d’étoiles filaient dans ses yeux gris de serpillière et ses dents jaunes, pâteuses comme un soleil de Van Gogh, illuminèrent sa bouille.
Ouais, si tu savais, magne-toi !
Le gars fila à la vitesse d’un escargot. Au bout d’un quart d’heure interminable, mon calvaire prit fin. Je remerciai mon coursier qui s’éclipsa et je mordis à pleines dents dans une copie en carton de sandwich au jambon. Le second au pâté de n’importe quoi me laissa froid. Il serait urgent de reconsidérer le problème de la bouffe si cette surveillance devait se prolonger.
Hormis cette parenthèse, rien de remarquable ne troubla le vide sidéral du carcan postal. On ne me reconnaissait pas. Termite y compris qui passa et repassa devant moi sans ciller. Personne ne me décolla de mon coin. Fondu dans le décor. Et je restai sage, discret et poli au passage des jolies femmes décolletées. A peine si un mannequin, ou l’incarnation que je me faisais de ce stéréotype de fille, m’arrachais un râle cuit à l’étouffée. Sinon je faillis m’assoupir plusieurs fois, mais la poussée d’un coude, d’une épaule, d’un genou, voire d’une poitrine ne manqua jamais de me rappeler à l’ordre de la réalité. Dès que possible, j’avais profité d’une accalmie et d’un abandon de poste d’une cosse pour glisser en vitesse la lettre soigneusement recachetée du nazillon Ducrasse dans la boîte de Manzarin.
Enfin, je fus libre à sept heures du soir. Je pliai bagages. Mon dos suivit, douze heures de station verticale et mes vertèbres jouaient un solo d’osselets. Ma viande marinait dans un jus noir de sueur relevé de gros grains de poussière. Des cafards de crasse dégringolaient jusque dans mes godasses. On se délabrait à toute berzingue dans l’administration.
Je me traînai chez moi. Ruisselant. J’étais lessivé. Pantelant. Je me débarrassai de mes frusques et de l’oreiller sur le paillasson de l’entrée et, afin de reprendre un peu de couleurs, filai dans la cuisine préparer du café. La queue basse et l’œil vague qui suivait le goutte-à-goutte de l’eau dans le filtre, je vis couler un poisson rouge. J’en vidai la cafetière. Cinq grandes tasses. Le poisson rouge n’y résista pas et ces tours de l’esprit me conduisirent dans la salle de bains. Ce que je croisai dans le reflet de la glace me déplut. Un sale type nu, puant, au regard fuyant. Mon estomac me brûlait. Mais c’était tout mon corps qui se consummait. Des flammes me caressaient le gosier et, tout à trac, je vidai mes tripes dans le lavabo. Une remontée de la merde des quatre derniers jours. Ce ne serait pas la première ni la dernière fois. Alors, je passai à la douche comme on est passé à tabac. Le régime écossais. Je réglai l’eau chaude et frottai ma couenne jusqu’au sang puis j’infusai un moment à l’eau froide sous la pomme. Quand je me glissai à poils mouillés dans le lit, j’avais autant d’énergie qu’une pile de 2,5 volts. Et je les vidai instantanément en m’endormant.
Les cloches de l’église sonnèrent dix heures et me réveillèrent. J’avais faim. Il faisait encore jour. Henri me recueilla et je bâfrai comme un rescapé d’un naufrage. Mais avant minuit j’avais ressombré.
CHAPITRE 11
Il n’y eut aucun changement le mercredi. Même topo. Je repoussai mon livreur de sandwichs, j’avais amené les miens, mais je lui laissai un peu de monnaie. A faire le pied de grue, je commençais à me faire des cheveux blancs sous la teinture. Et compter les mouches bleues au plafond m’ennuyait aussi. L’attente me pesait. Les heures ne passaient plus. Je m’effilochais. J’aurais préféré tailler la bavette avec les bouts de gras deLa Compagnie. Cette surveillance avait quelque chose d’immature, d’enfantin. Un jeu de pistes qui ne m’amusait plus guère et qui pouvait finir par être dangereux, quel taré je faisais.
Soyons clairs : je continuais afin de satisfaire Martine, parce que le touche-pipi, merci, j’avais suffisamment fourbi mon outil, j’avais envie d’autre chose et Martine m’en avait donné un avant-goût délicieux. La dose avait été bonne. Extra. Mais insuffisante. J’étais accro. Je voulais la baiser sans interruption, jusqu’à l’extinction totale de nos ressources naturelles.
Pourtant je ne comprenais toujours pas pourquoi elle avait jeté ses sorts sur moi. Son changement d’attitude à mon égard avait été une des rares et heureuses surprises que la vie pouvait réserver à un branleur de mon espèce. Une rencontre du 3e type, éolienne, solaire, et, en perdant sa froideur et ses poses lointaines de fille timide, elle avait dévoilé une sentimentalité et une sensualité étonnantes. Son mystère m’attirait et le peu que j’en devinais m’intriguait. Si j’avais su. Un cas, cette fille, avec un grand C pour son cul qui me foutait dans l’embarras.
Jeudi. Bingo ! Je décrochai le gros lot. Pas trop tôt. Le bonhomme Manzarin arriva. Je sus que c’était lui. Allez expliquer ça. Un état second, ou les hormones femelles de l’intuition masculine, on dira. Je l’observai du coin de l’œil. Manzarin s’occupait de ses affaires en décortiquant son courrier. Je repèrai la lettre de Ducrasse. Elle retint son attention, je le vis plus concentré. L’homme sourit à la fin et releva d’un geste précieux une mèche étudiée pour. Je souris à mon tour, plus jaune qu’un citron.
L’enflure avait belle allure. Bien dans sa peau de bébé, il n’avait pas connu l’acné, et bien dans ses fringues, du sur mesure pas roturier. La trentaine fraîche, lotionnée, sportive, squasheuse, non, plutôt Roland Garros, estampillé crocodile Lacoste. Le genre tout sourire, la malice au bord des lèvres, prêt à mûrir une impertinence calculée comme l’affectionne la nouvelle race des animateurs télé, cireurs de pompes, « comme si de rien n’était », et le miroitement de sa chevalière en or, frappée à ses initiales, se détachant sur le doigt en l’air, reflètait son indifférence supérieure. Un modèle de gendre que plébiscitent les magazines féminins. Pub mensongère. L’élégance anguleuse et enculeuse. Sale engeance.
Une belle tête à claques qui n’amusaient pas les types comme moi. Pou jaloux.
Manzarin consulta sa montre, parut réfléchir quelques secondes et sortit. Je le suivis. On se dirigea vers le Forum.
L’horloge de l’église Sainte-Eustache indiquait une heure un quart de l’après-midi. Les pigeons, repus, fientaient en bandes. Manzarin pressa le pas, très droit, le torse bombé, à la spartiate. Conquérant. Hannibal franchissait les Halles. Il marcha sans daigner s’abaisser à regarder autour de lui. Un maréchal Rommel dans sa tourelle. A peine si je le vis tourner faiblement la tête au spectacle des ondulations de bassin d’une Lolita qui passait, en abusant de ses charmes nubiles. Elle avait failli me faire tourner de l’œil. Rien ne semblait intéresser Manzarin. Mais ça se voyait que la France lui appartenait. On pouvait arracher son masque, deviner sa grimace de dégoût qui marquait en douce son désir de crâmer au lance-flammes tout ce qui dépassait son idée à angle droit de la France. Un paquet de têtes allait fondre si l’envie le prenait de faire joujou ici. Le Forum des Flammes en perspective cavalière.
Et je ramais derrière.
Une diseuse de bonne aventure, affublée d’un châle d’opérette et de breloques attachées au petit bonheur, reine de Saba en goguette qui opérait aux terrasses des restaurants, brisa mes élans, « Tu vas au devant des ennuis, monsieur », me glissa-t-elle.
Merci du tuyau, ça m’ôtait un doute. Contre mauvaise fortune, bon cœur, bah, je lui donnai cinq francs. Des histoires, tout ça. Dix mètres plus loin, un gamin gitan me réclama ma montre parce que je lui racontais que je n’avais plus rien. Des tonnes de ploucs le baratineraient encore, mais le gamin s’éloigna en chantant, j’enviai son entrain. Et je recollai aux basques du Gonzague.
Ça et là, en grappes ou isolés, les corps des clochards qui gisaient sur des bouts de carton, des vieilles couvertures ou des sacs poubelle ne formaient qu’une seule et gigantesque pieuvre, et, parfois, une main noire de crasse ou de croûtes de sang séché sortait tel un tentacule et tendait sous le nez des badauds un gobelet recraché par un fast-food. Insouciants ou aveugles, beaucoup rigolaient. Pas moi.
On y échappa comme on s’engouffrait dans le métro à l’entrée de Rambuteau. On se farcit une floppée de couloirs couverts de ces ignobles petits carreaux blancs de pissotière. Les rampes de néon répandaient leur lumière d’hôpital. Au milieu des papiers gras une flaque de vomi grumeleux faisait une couronne rose. Les affiches vantaient les merveilles de la consommation, pendant qu’à la surface des ventres criaient famine. La Une de VSD titrait sur un jeune top-model masculin, emporté par « une overdose de vie ». Le Sida était devenu « une overdose de vie », voilà qui réconforterait tous ceux atteints par le virus.
Au carrefour de plusieurs correspondances une tribu de sud-américains s’acclimatait et lutinait joyeusement La Cucarracha. Je préférais Love Me Tender. Manzarin brisa sans ménagement le cordon des voyageurs déployés en arc de cercle autour des musiciens. Personne ne moufta. La musique adouçit les mœurs, le cliché était vérifié. On se retrouva sur le quai en direction de Mairie des Lilas. La rame nous emporta. On pouvait toujours essayer de renifler le parfum du lilas, la chaleur laissait retomber un air visqueux dans les wagons.
Mais, dehors, place de la République, c’était l’odorama de l’enfer. Des tas d’engins tournaient au ralenti. La suffocante odeur des gaz d’échappement vous pétait au nez. Des nappes grises en trainées fuligineuses flottaient au raz de l’asphalte et léchaient les pieds de la statue de bronze. La place fumait.
Et en représailles je toussai.
Nous traversâmes la place en dehors des clous. Ça la foutait mal pour un défenseur de l’ordre. Je l’imaginais plus exemplaire, l’enfant de Pétain. Une vingtaine de mètres et autant de tôle nous séparaient et je pris grand soin de ne pas me faire culbuter, c’était pas le moment de se faire montrer du doigt. Manzarin ne s’en souciait guère. Sans état d’âme, il zigzaguait entre les véhicules. Et d’un geste impératif, presque un salut nazi, il n’hésitait pas à stopper net un conducteur pressé de rejoindre sa maîtresse. Evidemment, en retour, il se faisait copieusement klaxonner et injurier, mais il haussait les épaules et gardait son calme. Il entra dans une brasserie dite alsacienne, Chez Jenny. Une pizzeria séparait l’établissement du Théâtre Dejazet où un duo de comiques faisait son numéro de guignols gauchistes post-socialistes. Je fis semblant de consulter le menu à la devanture. Manzarin discuta brièvement avec un des maîtres d’hôtel qui alla écrire quelque chose sur un registre. Ils se serrèrent la pogne et Manzarin dégagea, guilleret, la fleur au fusil. Il repartit en sens inverse sans se faire renverser, sous les jurons et les klaxons. Je le laissai tomber. Je me doutais de la suite du feuilleton. C’était à mon tour de mettre les pieds dans le plat. Et je n’avais aucun goût pour la choucroute, garnie ou pas.
Retour au bercail, je remontai pedibus l’avenue de la République. L’été arrivait dans huit jours, le soleil cognait dur, d’une fenêtre dégueulaient les basses de Bring The Noise de Public Enemy - faites du bruit - et hormis cette bombe sonore de la modernité, c’était d’une quiétude rustique, de cueillette au champignon. Les bagnoles se suivaient à la queue-leu-leu, ronron de stupides moutons mécaniques guidés par un chien de berger invisible. Celles en stationnement ne gênaient pas le trafic, et les parigots, abandonnant leurs têtes de veau, avaient l’air dévot ; cherchez l’erreur. Les tilleuls, ou des alpagas, des arbres quoi, bruissaient. Fallait-il que je fusse overdosé à la chlorophyle pour me sentir aussi pâtre, moi aussi ; et les boutiques et les bars ronflaient, coincés entre le pousse-café et la sieste. Je dépassai le lycée Voltaire, aussi austère et carcéral que la prison de La Santé, une horreur colossale qui m’avait confisqué une partie de mon adolescence et virai vers mes pénates, peinard.
A l’appartement, je remisai au placard ma panoplie défraîchi, me lavai les cheveux, les séchai et réendossai ma défroque d’aliéné. On l’était tous par ses temps babyloniens, fallait pas se leurrer. J’osai me regarder dans la glace. Un repoussoir. Au poil. Un coup de téléphone chez Martine pour lui annoncer la bonne nouvelle. Personne. Alors je retournai chez Chez Jenny, non, on ne bégayait pas, c’était l’histoire qui se répètait.
Le loufiat en chef était sympa, une grosse tête de lutteur, et pas le format gréco-romain à la noix, l’armoire de Foire. Enfoiré urbain, je tirai de mon portefeuille une carte barrée de tricolore et la lui agiteai sous le groin.
Ça vous dit quelque chose ?
Le loufiat hocha et, avant qu’il ne répliquât, je soustrayai à son regard mon coup de bluff.
Voilà le topo, repris-je, un homme est passé ici en début d’après-midi. Il intéresse nos services. Nous pensons qu’il a réservé une table pour demain soir, on aimerait enavoir la confirmation.
Comment il s’appelle votre bonhomme ?
Manzarin, Gonzague, ça s’oublie pas.
L’homme consulta le registre et ses lèvres dodues, obscènes comme un accouplement de deux saucisses de Strasbourg, se pinçèrent.
Ouais, c’est ça. Manzarin, vendredi 13, 20 heures, une table pour six personnes.
Eh bien voilà ! Vous me mettez une table de deux couverts à côté d’eux et on en parle plus. M. et Mme Tampon, vous pouvez inscrire.
L’homme obéit. Un bon point. Le rôle de flic avait ses prérogatives que le simple mortel ignorait.
Pour n’avoir aucun remords, il me toisa de haut en bas et de bas en haut, très ascenseur pour l’échafaud. Il tiqua. Le t.shirt Fuck the RATP movement, sans doute.
C’est drôle, hein, vous me faites pas l’effet d’un flic.
Je tirai sur le coton, juste ce qu’il fallait pour faire ressortir le Fuck. Provocant.
L’effet, les faits... Mon pauvre vieux, vous croyez peut-être que les violeurs ont une tête en forme de bite, les assassins des tâches de vin et ainsi de suite, la vie serait trop simple... Que ferait la police ? Et vous, croyez que vous ressemblez à un maître d’hôtel avec votre tronche de Jean Valjean couperosé ?
L’homme eut la chique coupée. Je savourai la situation en faisant le malin.
Ou vous préférez peut-être que je mette l’hygiène sur votre dos ? renchéris-je.
Un détail, en passant, ( L’homme se tapa l’index sur le front ; encore une victime des multidiffusions des séries télé, le genre à se prendre pour Columbo après avoir trouvé un mot de plus de quatre lettres au Scrabble. ) juste avant vous, il y a deux de vos collègues qui sont déjà venus se rencarder.
Des collègues... répondis-je aussi froid qu’un invertébré. Ah oui, c’est la guerre des polices !
Puis je me tus. Mots tus. Motus et bouche cousue. Les flics étaient sur le coup. Cloué au pilori, je l’avais dans le fion. Empalé dans les embrouilles jusqu’à la gorge.
CHAPITRE 12
La chaleur grimpa d’un cran. Je l’étais aussi, à cran ; et à l’arrêt, perdu dans mes ruminations. Ensuite, à toute berzingue, dans un ciel hanté par des nuages de charbon, l’orage survint. Je m’abandonnai à la pluie, elle me ramollissait la peau, les trombes d’eau ne délavèrent pas mes idées, aussi noires que la voûte qui voilait Paris, et les éclairs n’effrayaient ni ne chassaient les démons de mon ciel à moi. Mais dans quel guêpier m’étais-je fourré ?
Martine habitait à deux encablures de La Compagnie qui était le soleil autour duquel tournaient les assoiffés et qu’aucun liquide n’arriverait jamais à étancher. Je tournais encore, satellite, bourdon, autour de Martine.
Quand je frappai des coups discrets et répétés à la porte de la jeune femme, j’étais aussi mouillé que le plongeur du film Le Grand Bleu. Et le désordre de ma personne me faisait plus débile que lui à m’égoutter sur le palier. Il avait l’excuse de sa boulimie d’absolu aquatique, l’homme dauphin, j’avais celle du désarroi. La porte s’entrebailla. Un œil jeta un coup, sombre et sec, et le battant s’ouvrit d’un coup. Martine me regarda grelotter, planté comme une asperge dans ma flaque. A cet instant précis, plus frais que moi, ça évoluait sous dix mètres de fond avec des branchies. Une seconde de plus et j’aurais commencé à me solubiliser. Même que je claquais des dents pour faire humain.
Vous êtes complétement trempé ! observa-t-elle, un sourire en plein dans le mille.
Non, je bois la tasse... dis-je, boudeur. Et y en a que ça fait marrer la détresse d’autrui... Régalez-vous, c’est la fin d’un monde. Englouti. Le métro est inondé, dans certains couloirs on patauge dans plus de cinquante centimètres d’eau, faut enlever ses pompes et retrousser les pantalons. Un avant-goût de Déluge et d’Apocalypse.
On avait gardé de notre première étreinte un vouvoiement un peu surrané mais charmant, comme une fine pellicule de sucre glace qui ne demandait qu’à être dégustée lentement. Ou à se caraméliser sous le feu de notre désir.
Elle me piqua un baiser sur les lèvres qui fit regrimper de quelques degrés ma température.
Je suis quand même contente de vous voir. Entrez, restez pas planté là comme un chien sans collier. Faut vous sécher ou vous allez attraper une crève d’enfer.
Elle me poussa dans la salle de bains, me déshabilla, me sécha et me tire-bouchonna dans un peignoir. Je n’opposai aucune résistance, le parfait collabo. Et fier de l’être.
Les gouttes de pluie bavaient sur les vitres, le sang battait mes tempes et mon cœur cognait dans ma poitrine. Assis près de Martine, dans ce canapé où mon corps avait secoué les cocottiers de l’imprimé, à la respirer jusqu’à la syncope, je ne me sentais plus. Un noyé ne peut plus se jeter à l’eau, et pourtant :
La question que je me pose est : comment en est-on arrivé là ? Je n’en reviens pas, vous étiez si lointaine, à des kilomètres de tout et de moi, et soudainement, on tombe dans les draps l’un de l’autre ( Mon lapsus nous fit rire. ), à cause d’une lettre. J’ai envie de dire : vive les PTT ! Vive Ducrasse et Manzarin ! Vive les salauds !
Effectivement, ça peut vous paraître extravagant, sauf que je voyais tout.
Et moi, rien ! Miro à un point ! Mais, seulement, un pareil revirement est tellement inattendu, pourquoi Martine ?
Elle alluma une blonde. Après tout ce temps perdu, je pris conscience pour la première fois que cette brune fumait. Et certains trouvaient que j’avais la détente rapide.
Je ne sais pas. Votre tête déconfite, un déclic. Le temps perdu à ressasser, à gamberger. Trop de solitude, peut-être... Pas assez de sollicitude, sûrement. Le sentiment de ne pas être prête. Des idées toutes faites...
Fallait en changer plus tôt, comme des chaussettes.
Ou des bas. Facile à dire..
Vous me cachez quelque chose...
Bien sûr ! Qui ne cache rien... et qui me dit que ma vérité ne vous fera pas peur ? Ou qu’elle n’est pas bonne à dire. Pas encore...
Il y a toujours des risques...
On ne se connaît pas assez, bien qu’on en apprenne beaucoup en faisant l’amour avec quelqu’un, vous avez déjà remarqué ? C’est étonnant comme le sexe vous délivre et vous livre, comme l’ivresse... On sait vite si l’autre tient ses promesses, et on revient souvent déçu. Pas avec vous, non, c’est autre chose. Rien qu’en vous observant j’en savais assez long sur votre compte, plus que vous ne pouvez le penser.
Assez long comment ? mimai-je, spéculant dans le lubrique.
Suffisamment, pour qu’à la première vraie occasion je ne vous loupe pas. Vous me plaisiez déjà, avant... Et, rassurez-vous, la taille ou vos talents d’amant n’y ont rien changé. Ça complétait le portrait...
Vous êtes fine, intelligente, donc vous avez du vous rendre compte de la nature de mes activités ? Ça ne vous embête pas ?
Pourquoi le serais-je ? J’ai pas mes yeux dans ma poche et il faut pas être devin pour voir qu’il s’en passe de belles à La Compagnie. Les enfants de chœur s’y comptent sur les doigts d’une main. Dans la crapulerie générale vous vous situez dans une honorable moyenne. Ne vous surestimez pas... Et puis, les choses y sont plus claires, on n’y joue pas la comédie mais cartes sur table.
Je ne suis pas venu ici pour vous interroger ou me justifier, mais les divers événements, leur enchainement, leur précipitation, tout ça, hélas, commence à me dépasser.
Là, vous vous sous-estimez.
Non, et je crains fort de vous décevoir.
Je l’informai du développement à l’alsacienne de l’affaire.
A mon avis, le maître d’hôtel bluffe. Il a peut-être pas cru votre histoire, c’est possible, et il a essayé de vous tester, mais ça s’arrête là.
Et s’il dit vrai ?
A part lui, personne vous connaît, et il la bouclera de peur de faire une gaffe, vous êtes tranquille.
Vous y croyez, vous ?
Bien sûr.
Et Martine me prouva sa confiance. Elle écrasa son clope. Ses yeux de fumeuse, braisés, brillèrent d’une lueur inouïe. Stupeur pour moi, stupre pour elle. Ele fit glisser le peignoir sur les poils du tapis et nicha son nez dans les miens. Frisés. Pubiens. Des poils que je portais aux endroits habituels en quantité rationnée. Je laissais volontiers à d’autres le pelage simiesque, même si l’animal en moi reprenait le dessus. Je râlais et suffoquais. De plaisir, tout l’univers concentré dans une bouche en forme de 0, voyelle aspirée, inspirée, qui salivait d’amour sur mon I majuscule.
CHAPITRE 13
Avant d’accueillir la nuit à La Companie, seul avec mon assiette de tagliatelles, car Martine après m’avoir rincé s’était éclipsée, un parieur que j’appelais Tranxène colla son obésité contre ma table.
T’as pas un tuyau pour le prix du Jockey-Club, dimanche à Chantilly ?
C’était un gros type racorni et impatient, les dents plantées de travers d’où filtraient des relents de moisi, le verbe haut, la vue basse, abruti sur les bords, qu’il avait épais. Il se dandinait d’un pied sur l’autre à la façon de certains autistes, mais il trimbalait une réputation, non usurpée, de joueur insatiable. Je vivais de cette fringale-là. Et comme un toubib conciliant, je faisais fi, et fissa, de mes impressions. Je pouvais diagnostiquer la source du mal, mais je me gardais bien de son éradication.
Je me tournai vers Henri, occupé à couper des citrons.
Y’a pas eu de messages pour moi ?
Tu sais bien que c’est le premier truc que j’te dis ! répondit-il, agacé.
D’accord, d’accord... ( Je reluquai à nouveau Tranxène.) Ben non, tu vois, j’ai rien de neuf.
Le parieur se barra en postillonnant dans sa barbe de trois jours.
On m’avait fait une tête de spécialiste des chevaux alors que j’étais seulement bien rencardé. Toujours par le biais des petites annonces dans des quotidiens régionaux, j’avais monté mon agence de renseignements chevalins. Sur les principaux hippodromes de province, des types au chômedu et à l’affût guettaient les canassons prometteurs. Ensuite, ils me passaient un coup de fil. Régulièrement. En échange de leurs observations fûtées, je leur filais un pourcentage sur mes recettes. Simple, efficace. Peaufiner ses méthodes, tel était mon principe. Hélas, c’est mon système qu’il m’a fallu repenser entièrement.
*
Les chevaux m’en avaient déjà fait voir de toutes les couleurs. La faute à Chantilly, royaume du pur-sang et de la crème. Perdu à près de 40 bornes de Paris, ce trou verdoyant doit détenir le record de France des rases-bitume. Les lads, les jockeys et les entraineurs ont conquis les rues et les cafés. Là-bas, ces petits hommes et le reste de la population n’ont que le mot cheval à la bouche. Je l’avais aussi souvent à la bouche, très littéralement, parce que dans la plus noble conquête de l’homme, comme le philosophe Robert Mitchum, je vois avant tout quelque chose qui se mange.
Me remonta par bouffées névralgiques l’une de mes premières arnaques. Dans le train qui conduisait au paradis du canasson, je lorgnais mes voisins par-dessus mon Paris-Turf ou Tiercé magazine et lisais dans leurs yeux de joueurs indécrottables tous leurs pronostics foutus à l’avance. Aux trois-quarts du voyage, à quelques encolures près, je leur sortais comme ça :
Est-ce qu’un petit pari, histoire de passer le temps, intéresserait quelqu’un ?
De quelle sorte de pari voulez-vous parler ? demandait le plus avide, qui tortillait déjà du cul en se décrochant le cou.
Eh bien, c’est facile, pendant notre trajet deux courses ont déjà eu lieu, personne dans ce wagon ne peut connaître les résultats, je vous propose donc de miser entre nous. Celui qui donnera le plus de chevaux gagnants ou placés empochera la mise des autres. Ça vous va ? On joue ça, disons, à dix sacs le cheval.
Neuf fois sur dix, les types approuvaient sans moufter. Et neuf fois sur dix, après consultation des panneaux de résultats en arrivant à l’hippodrome, je raflais le magot puis je m’excusais à reculons : « Pour une fois, j’ai vu juste ( Je brandissais le journal replié. ), j’en reviens pas, si seulement c’était tous les jours comme ça. J’vais aller rejouer tout ça. », et, les jumelles autour du cou, le sac en bandoulière, l’air benêt sous le béret, je me fourrais dans la foule comme un morceau de pine dans une savoyarde fondue, avant de reprendre en vitesse le prochain train pour Paris.
Que celui qui renifle l’entourloupe me jette le premier ticket de tiercé. Le coup était sûr. Au moment où j’énonçais ma proposition, je connaissais les résultats. Tout était dans le rythme, la synchronisation et la mémoire. A l’arrêt précédent du train, sur le quai, par un code rapide et subtil qu’il serait fastidieux d’expliquer ici, un comparse me communiquait les numéros gagnants que j’enregistrais dans un coin de ma tête, tout en me gardant d’éveiller les soupçons. Mon compère avait juste eu le temps - c’était minuté, cocotte - de revenir à brides abattues du champ de courses, les numéros dans la poche. Le tour était joué.
Grosso-modo, un coup pareil ramassait entre 1800 et 2400 francs selon le nombre de pigeons. Nous le répétions deux, trois fois maximum, dans la semaine, à des horaires et dans des trains différents. Faites les totaux, à la fin du mois les billets formaient un mignon petit tas. J’encaissais 60% du butin parce que j’avais mis la combine au point et que je devais assurer le baratin.
Hélas ! Il y a toujours un hélas dans les contes de la réalité où les fées se font baiser, le coup n’était pas si bon. La répétition tua le succès.
J’avais embobiné les types. Tout roulait, sauf le train qui stationnait à quai. Bob, allons-y pour Bob, mon alcoolique d’acolyte, poireautait sous une pluie réfrigérante. Je le repérai, glacé et rond comme un marron. De mon côté, je tenais à l’œil mes loustics, l’air absorbé par le galop intérieur de mes dadas, et je louchais en même temps à travers la vitre du wagon. Exercice qui entraînait à la longue une dissociation de la personnalité. Puis Bob commença son manège. Vite déréglé. Je ne sus jamais si ce fut l’eau qui dilua les facultés de son éponge de cerveau, mais toujours est-il qu’il s’emmêlait salement les pédales, qu’il ne tarda pas à perdre complètement. A côté de la plaque, le Bob.
Une danse de Saint-Guy le secouait. Shaker imperméabilisé, son corps tressautait dans tous les sens. Un mélange furieux de maladies de Parkinson, d’Alzeimer et de boxeur rétamé à mort par de trop nombreuses sonnneries de gong. Les neurones effacés à vitesse grand V.
Effaré, j’assistais à cette exhibition. Des grosses gouttes de transpiration me limaçaient les plis de peau que contractait l’anxiété.
Pour couronner le tout, Bob avait attiré l’attention d’une tripotée de sourds-muets en goguette. Ils ne trouvèrent rien de mieux à branler que de tirer le signal d’alarme, l’ayant pris pour un des leurs affligé d’une crise d’épilepsie. Le contrôleur traîna sa flemme à regret, et, épouvanté par les gesticulations, il tenta de se replier dans sa cabine. Il aurait été de mauvais goût d’affirmer que les sourds ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils se fâchèrent. Et des sourds en colère, ça fait du boucan, on peut compter sur ces invalides tapageurs. L’employé peureux fut chahuté et trainé manu-militari sur le quai.
Bob se dévissa sur lui-même. Il rabattit ses bras de derviche-tourneur et finit par s’abattre sur le ciment. Raide sous mon carreau.
Juste avant, l’imbécile malheureux, dans un accès de lucidité hors-sujet, avait cru bon de pointer un index délateur dans ma direction. Mes voisins, qui jusqu’alors gloussaient comme des mémères sur un plateau de télévision, s’en étaient inquiétés et commençaient à me regarder d’un méchant œil. L’ambiance virait sitcom naze ( pléonasme, mais on aurait bien voulu vous y voir), je redoutais un accès de violence. Que le beurre noir ne me tartinât les yeux.
Pressé par les sourds énervés, le contrôleur entreprit de fouiller Bob. La première chose sur quoi il mit la main fut un bout de papier avec deux séries de trois numéros écrits en très gros caractères. Des yeux s’arrondirent contre la vitre.
Je ne sentis plus mon membre.
La porte du compartiment coulissa et un individu grossier interpella les autres gars pour savoir ce que je fichai là. Un ex-mauvais perdant sans doute, vexé par la perte d’un ancien pari avec moi. Son récit les passionnait tous, sauf un, moi, je connaissais la fin.
Ce fut le moment que choisit Bob pour se réveiller, tout éberlué d’être encore de ce monde, aussi frais que le cachalot émergeant de son bain de minuit. Il ravala sa béatitude quand on le somma, lui le sonné, de s’expliquer.
Transparent, liquide, anguille, j’en profitai pour me glisser dehors. Et disparaître.
Un Bob rapiécé me conta plus tard la fin du sketch.
Il feignit l’amnésie. L’impasse. Le trou. Des clous pour lui arracher le moindre renseignement. Les parieurs, plus que soupçonnant une liaison torride entre nous, surtout passée la surprise de mon évaporation le bousculèrent bien un peu, mais il n’en démordit pas, bien qu’il y perdit deux canines. La note salée du dentiste fut à ma charge.
Voilà pourquoi j’ai été dégoûté des plaisirs de Chantilly et de sa crème.
CHAPITRE 14
Les clients ordinaires devaient aller Chez Jenny pour les spécialités alsaciennes, j’y entrai, accompagné de Martine, pour découvrir les fascistes normands et parisiens - une autre spécialité, pas régionale celle-là - et découvrir leur plan d’action, maudit comme un trésor de guerre nazi. Après, on sémerait la zizanie. Je ne voulais pas les voir nostalgiques d’une Alsace allemande, fêtant leur réussite, la bière débordant des bocks, à se taper sur les cuisses, le short kaki, l’esprit charcuterie... La teutonnerie bouffonne de cette anticipation m’assombrissait.
Pareil pour le décor : authentique toc de poutres apparentes, lambris sculptés, petits carreaux de faïence ornés de « fleurs naturelles », et de fresques champêtres, les biches dans les sous-bois qui attendaient la nique vespérale, le vol des cigognes connes, un poème folklorique de M.J.C.. Le baroque de brasserie, à consommer sur place, avec modération. Je souffris sur le champ d’indigestion alors que je n’avais encore rien avalé. Deux étages bourrés à craquer, bruyant, dans des odeurs de bougie et de choucroute garnie recuite.
Un maître d’hôtel nous installa à l’étage, dans un coin plus tranquille. Deux tourtereaux. Les yeux dans les yeux, la main dans la main et le magnéto dans le baise-en-ville de Martine. Une miniature d’espion, modèle nippon, dissimulée dans un paquet de cigarettes aux trois-quarts vide qu’elle posa près d’elle, le fond orienté vers la table voisine. Libre, mais réservée, six ronds de serviette à surveiller. Notre couple avait, selon l’horaire prévu, un petit quart d’heure à tuer. Avant que ce ne fût notre tour. Métaphoriquement parlant, bien sûr. Réellement, rien n’était moins sûr.
Je me demande si j’ai vraiment eu une bonne idée ? dis-je.
Il est trop tard pour faire marche arrière, faut foncer et ne pas se retourner.
M’ouais, vu comme ça... L’option kamikaze...
C’est tout vu ! Ça va marcher comme sur des roulettes, on les tient, je vous dis. Avec ce que nous allons apprendre, à nous l’initiative. Ils sont foutus.
Quelle optimisme ! Je ne le partage pas, mais j’espère que vous avez raison parce que je voudrais bien qu’on trouve une solution rapide à cette histoire.
On commanda. Manger nous occuperait la bouche. La serveuse était une sorte de gros bonbon, joliment enrubannée dans un chemisier blanc à frous-frous très décolleté, une jupette noire, un nœud rouge sang dans les cheveux, les pommettes gélatinées d’une couche de fard rose ; la touche locale et finale. Elle suait graisses, musc et eau. Une misère que d’être obligé de turbiner habillée comme un reliquat ambulant du musée des arts décoratifs. Et la pauvresse poussait le vice jusqu’à ne pas gommer un accent qui imitait la rudesse de l’est, sabir franco-bulgare, du vrai yaourt.
Les six mercenaires de l’action sanitaire et sociale radicale se pointèrent tranquillement aux avocats-crevettes. Mal décongelés, les crustacés m’agaçaient les dents mais ils ne m’empêchaient pas de les décortiquer, eux.
En tête de colonne, le petit type sec, la cinquantaine grisonnante, vêtu d’un costume d’été, aurait été aussi insignifiant qu’un prof de conservatoire municipal s’il n’avait pas eu cette fixité inquiétante qui faisait briller le vert très pâle de ses yeux, à coup sûr, c’était Ducrasse ; Manzarin lui collait au train ; les deux suivants, la quarantaine massive, le visage prognathe, avaient la même mine préhistorique, sauf que l’un semblait plus néanderthalien, encore plus barbare que l’autre Conan ; le sourire éclatant et bourgeois du cinquième faisait penser à un dentiste, ou à un pharmacien, il parlait au dernier que masquait l’épaule d’un des gros bras.
Colossale surprise : le sixième était une créature qui ne manqua pas de m’intéresser à l’instant même où mon regard l’effleura. Une femme. Jeune. Moins de trente ans, estimai-je, en l’effeuillant mentalement.
Je ne mâchais plus et un morceau de crevette me resta en travers de la gorge. Avant de me mettre à tousser comme un phoque, je vidai mon verre pour les faire passer en douceur. Et le morceau et l’apparition inattendue.
Un je ne sais quoi de dominateur émanait d’elle. Un article de Paris-Match n’aurait pas hésité à qualifier de sulfureuse, pour ne pas dire dangereuse, cette brune.
Si l’assurance naturelle avait une forme, elle l’incarnait, décontractée pourtant dans ses petites tennis blanches, sans chaussettes. Elle atteignait le mètre soixante-quinze. Pile à ma taille. Dégagés sur un front haut, ses cheveux noirs lui tombaient sur les épaules et encadraient un visage aux traits un peu durs - l’incision rouge de la bouche, surtout - que n’atténuaient pas les sourcils, très foncés et épilés en pointe, et le khôl sur la ligne des cils. Les yeux marrons tiraient sur le rubigineux et ça tirait l’œil, mais c’est la cicatrice qui lui barrait en croix sa fossette au menton qui m’hypnotisait. Estafilade blanche qui ressortait sur la peau hâlée.
Elle était exactement comme je les aime.
A la différence de moi, j’aurais parié qu’elle ne sentait ni l’avocat, et encore moins la crevette, mais un truc capiteux susceptible de me faire changer d’avis sur son compte, qui dans ma tête était bon. Les articles à sensations ne se trompaient pas sur toute la ligne. Dangereuse, en effet, elle devait l’être et jusqu’au bout des ongles de pieds que je lui aurais sucés en me pâmant et sans poser de questions si elle me l’avait demandé.
Je la dévorai plusieurs fois des yeux avant de déglutir. Martine fronçait les sourcils et le bas de son visage était crispé. Elle remit mes choses à leur place. La pointe de sa chaussure frappa mon tibia et je réussis à réprimer un cri afin de ne pas nous faire remarquer.
Le show de SOS Fascisme allait pouvoir commencer. Gravé pour la postérité, et à usage strictement privé. Pendant qu’ils étaient absorbés par leurs salamalecs de sales mecs, et une fille, ne cessais-je de me répéter, Martine tira un clope du paquet. Le geste léger, du bout d’un doigt, elle enclencha le bouton play. La cassette avait une autonomie de trois heures et un changement de côté automatique. Il ne me restait plus qu’à m’autodétruire à coups de saucisses, jambon, lard, pommes de terre et choucroute. Ce que je fis. Et Martine aussi.
CHAPITRE 15
Mes amis, ce soir, nous devons prendre une décision très importante. Car elle doit marquer une nouvelle étape dans l’affirmation de la montée en puissance de notre groupe. De toute l’Europe convergent les signes d’un renouveau de la valeur de nos idées et de la nécessité de les affirmer avec toute la force nécessaire. A notre tour de faire entendre notre Voix, celle de la vraie France !
Après les banalités d’usage qui s’éternisèrent un peu à mon goût, la voix mâle entrait dans le vif du sujet. Son timbre fascinait d’emblée. Naturel ou travaillé, il n’affectait aucun trémolo ramollo, il allait droit au cœur des fidèles rassemblés autour de lui. L’égo de sinistre pitre réclamait l’attention du public, aussi réduit soit-il. Un public gagné d’avance à sa cause. J’étais né mauvais perdant, et la fibre tribun m’avait toujours hérissé le poil.
Je pense que c’est Pierre Ducrasse, dis-je à Martine. C’est lui qui a convoqué les autres, c’est logique qu’il ouvre les réjouissances.
- Oui, Pierre a raison - voix douce et ferme, le dentiste certainement, qui confirmait la justesse de ma présomption - prenez l’exemple de la Suède, ils incendient des mosquées, ils font sauter les restaurants tenus par des métèques, ou les agissements du groupe VAM...
Ça démarrait en fanfare. Je doutai fort que le groupe VAM fût une troupe folklorique. Vavavoom, ça devait pas être les Négresses Vertes, ses membres devaient danser au son d’une toute autre musique, militaire ou para-militaire. Des bruits de bottes de cuir qui défilaient au pas de l’oie claquèrent dans ma tête, des aboiements de bergers-allemand les accompagnaient, pas très loin.
- ou l’Italie, le Danemark, l’Angleterre, la Belgique, le Portugal, l’Espagne... partout se déploient des forces identiques, jusqu’en Russie, avec l’appui de Gerhard Frey au parti de Jirinovski .
Qui c’est Gerhard Frey ? fit la voix de celui que j’identifiai immédiatement comme celle d’un des deux faires-valoir musclés. L’accent de l’homme préhistorique dont on savait immédiatement que les méninges miniatures n’avaient pas à se fatiguer. Leur usage permettait juste d’actionner les bras pour distribuer ou parer les coups. Ceux encaissés, la tête de bœuf cabossé du type les certifiait nombreux et bas de gamme. « Les coups, oui, ça fait mal » chantait l’idole Johnny Hallyday. Il ne croyait pas si bien dire.
- C’est le milliardaire allemand qui soutient le DVU !
Ah...
L’handicapé méningé s’abstint de poursuivre ou de poser sa question subsidiaire. A la pensée d’en savoir aussi long que lui sur le DVU, soit nada, je fus contrarié.
Nous ne sommes pas ici pour commenter les actions de nos pairs, même si nous saluons leurs efforts valeureux, mais, surtout, ils nous montrent la voie à suivre. Comme à l’accoutumé, la France est à la traîne, mes amis. Capables de broutilles, en général, à l’instar de ces militants arrêtés pour avoir comploté contre un conseiller du Ministre de l’Intérieur aux juiveries. Ce ne sont pas les quelques coups portés par nous, ou d’autres, aux envahisseurs qui ont changé grand-chose. Nous devons développer des actions d’une toute autre ampleur, reprit Ducrasse.
Pourquoi ne pas s’en prendre directement à ceux qui menacent nos intérêts et dont nous connaissons les noms et les adresses. On a une liste, non ? On envoie des lettres piégées comme en Autriche, c’est facile à faire, efficace et ça impressionne toujours - diction précise de l’homme dominateur et prédateur, sans doute le beau mec Manzarin, pensai-je.
- Parce qu’il faut frapper un grand coup, là où on ne nous attend pas ! C’est un acte symbolique et grandiose qu’il faut accomplir maintenant.
Vous avez quelque chose derrière la tête, Pierre. A quoi pensez-vous ? - timbre féminin, languide, excité, passionné. Le minois de la fille et la cicatrice si érotique qui barrait la fossette de son menton se détachèrent de ma mémoire et gambadèrent librement sous mes yeux. La suite eut tôt fait de les en chasser.
- J’ai deux propositions à vous soumettre. La première m’est venue en voyant un film débile, dont je ne me rappelle plus le titre, réalisé par une sorte de gauchiste, mais j’ai retenu une idée. Des idéalistes comme nous, mais moins brillants, prenaient pour cible un concert d’un groupe de musique à la mode. Personne n’a jamais osé un coup pareil, et j’ai déjà trouvé le groupe idéal. Tout un symbole, justement. Des rappers, N.T.M., Nique Ta Mère, ça veut tout dire... La fange socialiste les a soutenus, ce pédé de Jack Lang a encouragé « cette nouvelle forme d’art », les crapules socialo-americanophiles de Canal + aussi, alors qu’ils sont l’incarnation de la canaille cosmopolite, sans foi ni loi, qui ne respectent rien ni personne. Un de leurs morceaux s’intitule « Fuck The Police » - murmures de réprobation, une fourchette ou un couteau fut lâché, suivis d’une cascade de jurons en canon - inutile de traduire. Ils seront bientôt au Palais des Sports. On a un plan détaillé des lieux et des facilités pour y pénétrer.
C’est à dire ? fit Manzarin.
Quelques amis dans le service de sécurité.
Intéressant. Et l’autre idée ?
La réunion hebdomadaire d’Act-Up à Paris !
Une pointe d’orgueil, placée on ne sait où, perça dans la voix de Ducrasse. Les bouffées délirantes de ce Gilles-de-Rais moderne étaient ahurissantes, la défonce idéologique avait des effets d’une nocivité redoutable.
- C’est quoi Act-Up ? demanda Lesgrosbras.
A travers mes infos de bistro, j’aurais pu lui fournir quelques explications. Dans l’impossibilité physique de le faire, je préférai attendre la réponse de Ducrasse. Selon de fortes probabilités, elle allait se ranger directement dans le Dictionnaire de la bêtise, à côté de l’article pédérastie (1874), écrit par Pierre Larousse dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle : « La pédérastie active laisse des signes d’un autre genre, qui consistent dans la conformation de la verge. Les dimensions de cet organe, dit M. Tardieu, chez les individus qui se livrent activement à la sodomie, sont ou très grêles ou très volumineuses ; la gracilité est la règle très générale, la grosseur la très rare exception, mais, dans tous les cas, les dimensions en sont excessives. La forme, quand la verge est petite, rappelle absolument celle du même organe chez le chien. Elle est large à la base et va en s’amincissant jusqu’à l’extrémité, où elle est très effilée. Lorsque le pénis est très volumineux, il ne diminue point graduellement de la base au sommet ; c’est l’extrémité du gland qui est effilée, allongée démesurément, et, en outre, la verge est tordue sur elle-même dans le sens de la longueur, de sorte que le méat urinaire, au lieu de se trouver dans le sens vertical, se dirige obliquement à droite ou à gauche. Ces déformations proviennent évidemment, dans le premier cas, de la forme infundibulliforme de l’anus, sur lequel la verge se moule en quelque sorte, et, dans le second cas, la torsion est produite par la résistance du sphincter anal, que la verge, trop volumineuse, ne peut traverser que par un mouvement de vis ou de tire-bouchon. » Que ces choses là étaient-elles bien décrites et instructives. 120 années plus tard, on allait pouvoir mesurer le progrès de la connerie. Grâce au morceau de bravoure de Ducrasse, le champion de l’ordre nouveau.
Une association de dépravés. Des copies d’Américains. C’est un ramassis de pédés, gouines, nègres, métèques, voyous, qui, soi-disant, luttent contre le sida, ce châtiment divin. Il y a même des sourds, c’est à n’y comprendre rien. Des pervers malades, tous ceux dont l’identité sexuelle est défaillante, des prosélytes de la débauche, partisans du préservatif pour copuler en-dehors du mariage, une institution qu’ils veulent ruiner, de toute façon. C’est eux qui contaminent la jeunesse ! Ils veulent la corrompre et tous les moyens leur sont bons. Ils se réunissent tous les mardis, à partir de 20 heures, dans une salle que des inconscients zélateurs leur prêtent. Il y a environ 200 personnes à chaque fois. Tous des débauchés, des vicieux, des violeurs, voleurs, incestueux, et j’en passe, ignorant le dieu punisseur et vivant dans le pêché.
Bravo ! Les estimations les plus optimistes avaient été dépassées. Numéro un au top connerie. Quelle éloquence. Moins clinique que celle de Larousse, mais plus lyrique. Les pédés, à la fin du 20è siècle, avaient encore le pouvoir de rendre hystériques certaines personnes. On ne voyait que le port de la camisole pour ménager les hypersensibilités de la trempe de Ducrasse.
- Et les moyens envisagés ? Les colis piégés ne suffisent pas pour une opération de cette envergure. Les bombes avec des bouteilles de gaz pourraient-elles marcher ? demanda Manzarin.
- J’ai bien mieux : une livraison de plastic est arrivé de Russie par l’intermédiaire de ma société de transport. Mes contacts là-bas ont été fructueux. Un Allemand, émigré de l’Est, spécialiste de ce type de produit est là aussi, prêt à nous aider. Alors, qu’en pensez-vous ?
Ducrasse quêtait l’approbation et un plébiscite général.
- Moi je trouve ça génial, Pierre, s’empressa de dire un des Grosbras.
- N’exagérons rien, fit Ducrasse, faussement et ignoblement modeste. Jacques, vous vouliez ajouter quelque chose ?
Oui, je suis pour l’élimination des rappers. Les autres créveront tous seuls. La sélection naturelle opère d’elle-même, ils sont déjà tous malades, rien que des faibles... et s’ils en contaminent d’autres, tant mieux, qu’ils s’entretuent, c’est parfait. Sans compter que du côté du public des rappers, c’est, au mieux, du futur chômeur ou bien du voyou, de la racaille métissée des cités qui va pondre des bâtards à répétition, creuser le trou du déficit de la Sécurité Sociale et des allocations familiales, dans le seul but de nous envahir davantage. Ça serait une mesure de salubrité publique que de se débarrasser de cette gangrène là. Je vois ça comme une sorte de Saint-Barthélemy des banlieues, c’est très... fin de siècle... L’idée est plaisante !
- Alors, on est d’accord pour Le palais des sports ! s’esclaffa Ducrasse, joyeux.
La cause était entendue. Ils approuvaient ce choix, en se tapant sur le ventre. La bande continua de défiler, mais je n’entendais plus ce que ses particules magnétiques avaient retenu. Je voyais les sourires hideux déformer les traits des futurs tueurs. Les mêmes peurs qui les soudaient ensemble. J’arrêtai là le massacre et stoppai l’engin. Insatisfait, je fis la grimace ; une rage muette s’était stratifiée dans tout mon corps. En face de moi, Martine restait silencieuse. Elle tira une dernière fois sur sa cigarette, puis écrasa le mégot barbouillée de rouge à lèvres dans le cendrier où il s’éteignit à côté d’un tas d’autres. Une pellicule de sueur s’était déposée sur le revers de ma main, que j’essuyai sur une cuisse, après avoir épongé mon front. De fines rides froncaient celui de Martine.
La cassette fut recrachée par le magnétophone - pas le modèle mastodonte de grande surface qui sert de cible aux flics des banlieues pour tirer sur les gosses ; une méthode pratique pour les poulets cuits au vin rouge de se farcir du maghrébin. Du maghrébin de lapin ou de canard, ajoutent en riant ces gibiers de potence assermentés. Voilà le genre de rumination qui ne me distrayait pas. Martine prit la cassette et la tapota sur ses cuisses qu’elle avait gardé serrées depuis le début de notre écoute. Je bondis sur mes pieds. Il y avait tant de ressort dans mon sursaut, que Martine trembla.
Putain, soupirai-je.
Je n’avais rien trouvé de plus extravagant à proposer. Martine leva son rideau de rides et un sourire tranquille s’épanouit sur ses lèvres.
On connaît leur plan maintenant, que voulez-vous demander de plus ?
La machine s’emballa, j’arpentai la pièce de long en large et en travers, mes mains et mes bras s’agitaient à mon corps défendant. Je jouais un solo de mimiques non-sensiques.
Savoir comment on va s’y prendre pour les empêcher d’agir, par exemple. Ça me suffirait pour dormir sur une oreille, je demande même pas les deux, je ne suis pas un gars très exigeant.
Qui vous parle de dormir ? On a le restant de la nuit pour réfléchir, et la nuit, comme vous le savez, porte conseil.
La nuit pour empêcher de nuire... dis-je, songeur.
C’est joli. Je vais nous préparer du café, vous en avez besoin.
Ah bon, nous, vous, pas vous ? balbutiai-je, stoppé net.
Qu’est-ce que vous racontez ? C’est quoi ce charabia ?
Excusez-moi, je ne sais plus très bien ce que je dis. Quelque chose me chiffonne dans cette histoire. Je ne comprends pas, c’est trop simple. ( Mes gesticulations méditerranéennes reprirent le dessus. ) Voilà une bande d’enragés prêt à tout, complotant dans leur coin, et, autour d’une choucroute, ils se mettent tranquillement d’accord pour préparer un attentat, sans prendre aucune précaution. On était à un mètre d’eux, ils devaient se douter qu’on pouvait les entendre. Il y a des endroits plus discrets que cette brasserie, où on peut causer sans risques d’être écouté. On dirait qu’ils le font exprès, que Ducrasse répète son texte, je ne sais pas, ça ressemble trop à du blabla, même s’ils ont l’air convaincu : « Il y a ça », « Ils sont comme çi », « On fait comme ça ». J’ai l’impression qu’ils jouent la comédie pour quelqu’un et ça ne m’étonnerait pas que ce soit pour nous.
Descartes, soyez raisonnable, comment seraient-ils au courant ? Non... c’est des illuminés. Ils sont pris dans leur délire, le monde n’existe pas autour d’eux, ils sont investis d’une mission. C’est des croyants, militant pour un ordre supérieur. Ils sont portés par un idéal de destruction de tout ce qui ne leur ressemble pas. C’est pas étonnant s’ils parlent comme ça.
Merde, personne parle comme ça !
Mais, enfin, vous vous attendiez à quoi avec ce rendez-vous ? demanda-t-elle, excédée.
Bonne question. ( Je me l’étais déjà posée dans un moment d’égarement. ) Et la réponse est : je ne sais pas. Franchement, j’en sais foutre rien ! Le contrôle des choses a tendance à m’échapper en ce moment, et j’aime pas ça. Bon, il vient ce café ?
CHAPITRE 16
Ça ronronnait. Il était neuf heures trente à La Compagnie, et il n’y avait quasiment pas un chat. C’était samedi, jour de cassoulet. Respect. A l’affût, ratatiné au fond de mon box, je guettais les premiers signes de l’illumination. Mon organisme était sous influence. L’alcool agissait subrepticement, abaissait mes défenses et poussait les portes du saloon de mon imagination. Pas la peine de frapper avant d’entrer. Erreur. Le système d’alarme, qu’assurait Henri en cas de pépin, avait donné des signes de fatigue. L’Anguille devait ronfler dans la cuisine avec son frangin, le sommeil parfumé aux saucisses et aux haricots, qui mijotaient à feu doux.
L’attaque me prit au dépourvu. Devant mon verre presque vide, les coudes sur la table, la tête dans les mains et l’œil aussi perçant que celui d’une taupe, je ne les vis pas venir. Ni sentis. Pris en flagrant délit de rêverie, captif d’une bande magnétique qui tournait en boucle dans ma tête.
Les deux corps s’écroulèrent en face de moi. Sans sommation. Du coussin de la banquette s’éleva une longue plainte à déchirer le cœur d’un architecte d’intérieur. Autour de nous, les deux, trois soiffards relevèrent le menton, maté les malabars et, écœurés, repiquèrent du nez dans leur poison favori. Le fracas de cette chute imprévue me sortit de mes méditations pré-enregistrées.
Ils paraissaient immenses. Cumulant dans les cent soixante dix kilos et emballés dans deux impers d’un mètre quatre-vingt-dix, ils me bouchaient le paysage. Une falaise mastic avec des yeux durs et des sourires me toisa. Vertige.
Le plus maigre, au teint gris de cendre, était plus jeune que moi, et il pompait sur sa cigarette à une cadence de locomotive à vapeur folle. Il ne se verrait pas vieillir, j’y aurais mis mes poumons à couper. Il me souffla un rond de fumée direct dans les bronches en guise de politesse. J’étais vert. Je lui renvoyai son sourire dans les dents. Ma main servit d’éventail et dissipa les volutes dans le fumet du cassoulet qu’apportait la bonne cuisine. L’autre, plus bedonnant et rougeoyant, lui rendait une dizaine d’années les doigts dans le nez, qu’il avait collé sur sa trogne comme une sculpture cubiste de Picasso, grêlé de points noirs, et lie-de-vin, à cause des capillaires éclatés. Ses lèvres garance n’avaient plus sucé de la glace depuis l’enfance. Il reprit tardivement sa respiration, ses mains en appui sur une canne. Celui-ci, ses années étaient comptées. Sauf accident, je les enterrerais tous les deux.
Leurs doigts de plomb s’enfoncèrent dans la coupelle pleine de cacahuètes. Les terreurs des bonnes et des concierges ibériques des quartiers bourgeois commencèrent à picorer tranquillement. Malgré leur allure qui prêtait à rigoler, il ne fallait pas s’y fier, on les croyait capables d’arrêter un autocar à mains nues. Des picotements nerveux me couraient dans la moêlle épinière. Je sentais les premières secousses gagner la racine de mes cheveux et le bout de mes orteils. Supporter la vision de ces individus en train de lècher le sel sur leurs doigts n’arrangeait pas mon état, car c’était un spectacle qui n’aurait dû être autorisé qu’après minuit. Alors il n’en fallut pas plus pour me faire sortir de mes gonds. Mais, je le redoutais, mes gonds étaient un peu rouillés.
Faut pas vous gêner, c’est la maison qui régale, leur dis-je, en gardant bien en main mon perroquet.
Ils avaient la tête au carré de l’emploi et faisaient la paire, j’étais prêt à leur jeter mon verre à la figure au moindre geste de contrariété, mais je portai un toast muet au fondateur de l’anthropométrie, dont j’ignorais le nom. Ceux-là, je les aurais reconnus au premier coup d’œil. Je les aurais même reconnus lors d’une panne de courant dans le tunnel sous la Manche.
Il n’y a rien qui ressemble plus au portrait-robot du sale flic qu’on trimballe dans la tête que son modèle dans le monde réel. La force de la police, c’est le respect caricatural de la norme physique. La figure du contre-emploi est rarissime. La face de boucher est plus habituelle que le profil de chef d’orchestre philharmonique. L’habit, qui ne fait pas le moine mais le fonctionnaire, dissimule le côté mélomane. La musicalité, eux, ils l’avaient dans le holster, sur le haut des fesses ou sous les aisselles. En y regardant de plus près, on aurait pu découvrir la bosse de leur sensibilité.
Quant à cet air de dur à cuire qui leur serrait les mâchoires, je ne m’expliquais pas si c’était le résultat d’années de pratique ou si c’était de naissance. Mais disserter de l’inné et de l’acquis n’apportait pas grand-chose à l’appréciation de la situation. Après une minute de grignotage, les deux implacables plissèrent les yeux. Un tic qu’ils avaient dû emprunter aux cow-boys de Il était une fois dans l’Ouest. La partie allait commencer. Je jouais à domicile, mais les buts marqués à l’extérieur comptaient double. Enfin, le jeune intoxiqué se décida à sortir ses boniments.
On peut s’asseoir ? On te dérange pas, j’espère ? Tu veux faire une partie Descartes ? dit-il en forçant la voix.
Sa vanne eut l’air de lui plaire. Son compagnon affichait une mine circonspecte. Une oscillation de la tête et un claquement de langue ne cachèrent pas ma déception. Le temps et l’expérience avaient espacé mes rapports avec les forces de l’ordre. Et j’avais oublié. L’humour de préfecture, à froid, avait toujours ce goût-là.
Nous n’avons pas été présenté, mais il y a erreur. Moi, c’est Madonna.
Et moi, je suis le pape !
Ah bon, vous avez un cancer du trou du cul ?
La surprise écarquilla les yeux du type et lui cousut sa bouche en cul de poule. J’étais aux anges. Hilaré en sourdine. Le vieux ne se gêna pas, lui. Il éclata de rire, c’était la meilleure de l’année, et manqua s’étrangler. Une quinte de toux le replia sur la table, il frappa du poing le plateau ( J’eus d’extrême justesse le temps de retenir mon verre. ), puis il porta son mouchoir contre ses lèvres sèches, et cracha de l’air et des glaires dans le tissu. Il devait se rappeler aussi avec joie qu’un communiqué de presse avait dévoilé que le Polonais le plus célèbre de la planète avait des ennuis rectaux, qu’il avait été hospitalisé, cicatrisé, renvoyé dans ses foyers, où, plus tard, il avait glissé sur une savonette dans sa baignoire et s’était rompu un os ailleurs que dans le cul. Sans doute une intervention de la volonté supérieure censée apporter la preuve au commun des mortels qu’une vie de pape ne vous mettait pas à l’abri des tracas ordinaires.
Cependant l’atmosphère se chargea d’ondes négatives émises par la tête de l’autre qui se contrefichait pas mal de la santé pontificale. Il fit mine de se lever et de porter la main sur moi.
Mais il se fout de ma gueule, ma parole...
Vous énervez pas, je passe aux aveux. Descartes, oui, pour vous servir ou vous déplaire...
Tu ne vas peut-être pas le croire, mais on est venu te demander de ne rien faire, dit le vieux.
Il faut juste que je sache ce que je ne dois pas faire pour ne pas le faire, sinon je risque de faire ce que vous ne voulez pas que je fasse. Je suis clair ?
Comme la saloperie verte que t’avales, fit le candidat au cancer.
Vous en voulez ? Qu’est-ce qu’on vous sert ?
Si mon pote avait voulu boire, on ne serait pas venu ici.
Pourtant vous avez tort, je ne connais pas de meilleur bistro à Paris.
On sait tout ça, bonhomme, dit le jeune. On a décortiqué ta vie. Chapeau, t’as pas perdu de temps, elle est pas mal remplie... On connaît les moindres détails sur toi et tout ce que t’as pu imaginer pour tes combines à la petite semaine.
Vraiment ? C’est intéressant parce que ça fait un moment que je n’ai rien trouvé de nouveau à inventer. Vous pourriez peut-être m’aider ?
Bien sûr qu’on va le faire. On est là pour ça : te conseiller... De filer droit, et d’arrêter de te mêler de ce qui ne te regarde pas. Tu veux peut-être qu’on te mette les points sur les i ? fit-il, avec la dose suffisante de menace dans la voix.
S’il vous plaît...
Le vieux se racla la gorge et toussota.
Merde, tu peux pas éteindre ton clope ? Je croyais que tu avais arrêté...
Tu sais bien, je fume pour oublier que tu bois...
Et soucieux de ne pas déplaire à son aîné ou par crainte d’une malveillance de sa part, le jeune écrasa sa cigarette à côté du cendrier, dans les cacahuètes. Je mis cette méprise sur le compte d’une mauvaise latéralisation du cerveau.
Si on pouvait revenir à nos moutons, conseillai-je en douceur. C’est donc vous qui étiez passés avant moi Chez Jenny.
T’es un petit fûté. On peut rien te cacher. Mais l’ennui c’est que tu marches sur nos plate-bandes. Tu peux nous expliquer comment tu t’es retrouvé embringué là-dedans ? questionna le jeune.
J’ai lu une lettre qui ne m’était pas adressée, par réflexe professionnel on pourrait dire.
Et elle disait quoi cette lettre ?
Je leur résumai la prose de Ducrasse. Je passai sur les fioritures stylistiques. L’essentiel ne s’oubliait pas. La curiosité se lut sur leurs fronts, les tempes se couvraient de petites rides, les bouches firent un pli.
Tu l’as reçue quand ? me demanda le vieux.
Attendez... c’était samedi dernier, si mes souvenirs sont bons...
Donc la deuxième lettre viendrait bien de toi, soupira le vieux. On va vérifier ça tout de suite. Montre-la lui, toi.
Doucement, pas de familiarités entre nous, attention... dis-je.
Le jeune sortit un papier plié de sa poche et le poussa devant moi. « Lis ça », me dit-il. J’identifiai immédiatement l’écriture après avoir déplié la feuille. Je fis l’ahuri sans préméditation, je l’étais vraiment. C’était une reproduction exacte de la lettre de Ducrasse. J’aurais aimé qu’on éclaire ma lanterne. Je voulais de la lumière. Un rai aurait suffi, si besoin fut.
Ça, c’est la copie de l’originale qu’on a interceptée, expliqua le vieux comme s’il lisait dans mes pensées, l’authenticité de la nôtre a été certifiée par des experts. Alors, d’où tu sors la tienne ?
A vous de le dire ! C’est vous les spécialistes, moi, je pratique en amateur.
Et pourquoi tu l’as pas gardée cette lettre ?
A quoi ça aurait servi ? Je l’ai remise dans la boîte de Manzarin, pensant que si je ne le faisais pas, tôt ou tard ça alerterait Ducrasse et qu’ils se poseraient des questions. Je n’y tenais pas, j’voulais découvrir en douceur ce qui se tramait entre eux.
Le vieux était secoué de partout. De la fente de ses yeux jaillirent des éclairs de joie.
Bordel... si tu savais. Tu as réussi ton coup, tu peux en être sûr et certain.
Son hilarité et le sens caché de ses paroles m’inquiètaient davantage que cette histoire de lettre double et identique, à laquelle je ne comprenais pas grand-chose.
Qu’est-ce que vous avez ? Comment je pouvais deviner qu’il y avait une autre lettre ? pensai-je tout haut et bêtement ; puis je me repris : Et si vous m’en disiez un peu plus long sur ces choses, comme vous promettiez de le faire il y a quelques instants...
Le vieux regarda l’heure. Le mouvement des aiguilles parut l’agacer.
On va faire vite parce qu’on a pas que ça à faire.
Les informations qu’il consentit à me donner, un article un tant soit peu documenté sur la question, dans un journal digne de ce nom, aurait pu me les fournir. Mais on connaît maintenant mon fort peu de goût pour ces choses là. De goût, dégoût, je changerais aussi.
Dans toute l’Europe, et au-delà, des axes fascistes se développaient, comme jamais auparavant, selon eux. Les deux principaux étaient le germano-russe ( avec le DVU, mentionné sur la bande, qui était le principal groupe allemand d’extrême-droite ) et le germano-autrichien ( via des activistes réfugiés aux USA, précisa-t-il, qui fabriquaient et exportaient des disquettes de propagande et des cassettes de jeux vidéos aux titres évocateurs : « Hitler dictateur », « Jouez à Treblinka », « Débarrassez la société de tous les parasites », ou encore « Quand le gaz aura fait son effet, vous aurez gagné »). Des représentants des différentes branches du Ku Klux Klan ricain n’arrêtaient pas de sillonner l’Europe, surtout du côté de l’Est. Partout, le nombre des activistes augmentait graduellement ( l’Allemagne en comptait environ 40000 ) ; et il m’apprit aussi que le VAM suédois était un groupe clandestin redoutable. Les pistes se croisaient : récemment un couple d’Allemands avait été retrouvé assassiné en Bretagne. Ils s’occupaient des menées de l’extrême-droite en Allemagne et du financement occulte de leurs partis.
Ma curiosité était-elle satisfaite ? Le temps de s’informer sérieusement était peut-être venu, pensai-je. Mais après ces mauvaises nouvelles quel technocrate aurait encore eu le culot d’affirmer que l’Europe ne se construisait pas ? En France, la tâche des deux hommes et de leur service se bornait à surveiller le développement des mouvements extrémistes équivalents. Soit disant...
La mention de quelques détails ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd.
Au début, c’est Manzarin qui nous intéressait en priorité. On l’avait dans le collimateur. Il animait un groupuscule néo-nazi de la région parisienne qui a des contacts avec différentes factions sur tout le territoire. Certaines aimeraient se fédérer. Mais c’est Ducrasse qui s’est connecté avec Manzarin, on a donc demandé à nos contacts dans la Manche de nous transmettre le dossier de Ducrasse. Ensuite, on a observé leurs diverses manœuvres, tant théoriques que pratiques. Mais Ducrasse a voulu changer de catégorie. Il a commencé à multiplier les rencontres à l’étranger où les exemples d’actions dangereuses ne manquent pas. Il doit y croire maintenant, ou on lui a fait croire, et il entraine les autres. Nous prenons sa nouvelle menace au sérieux, parce que l’Allemand qu’il a fait venir de Berlin n’est pas un rigolo.
Menace. Allemand. Un flash rouge éclata en mille scintillements de sang dans mon cerveau ( Mon temps de réaction aurait fait l’admiration des classes de maternelle. )
Minute... C’est quoi ce délire ? Vous êtes en train de me dire que vous savez pour le Palais des Sports ?
Rien de plus facile ! Pour qui tu nous prends ? Il a suffi de placer au bon endroit une caméra invisible. On a le matériel et les techniciens pour ça. Notre passage Chez Jenny n’avait pas d’autre but. On a tout vu, entendu, et enregistré en direct. Mais ce qui nous a intrigués, c’est ta présence sur les lieux. Elle justifie notre visite aujourd’hui. Ça ne pouvait pas être une coïncidence. On t’a repéré depuis ton cirque à la poste. Très drôle au demeurant. ( Il fit une pause. ) Mais, toi, comment t’as fait pour savoir leurs plans ?
J’avais aussi du matériel...
D’accord. On a une dernière question : au sujet de la fille. Qu’est-ce qu’elle fout avec toi ?
S’ils ne savaient rien sur Martine, inutile de la mouiller et d’y mettre mon grain de sper..., de sel, pensai-je.
C’est une amie... dis-je, elle m’a accompagné, j’aime pas manger seul au restaurant...
Tu devrais mieux les choisir tes amies, ironisa l’autre cancéreux.
Ça veut dire quoi ? C’est une appréciation esthétique ou vous avez d’autres arguments ?
T’emballes pas , j’disais ça comme ça...
Alors vous feriez mieux de la fermer. Faites votre boulot, réglez cette affaire et n’en parlons plus.
Tu as entièrement raison. Dorénavant on s’occupe de tout et pour plus de tranquillité tu vas dégager en touche. C’est dans ton intérêt comme dans le nôtre. Ta partie s’arrête là. Evidemment, cette conversation reste entre nous. Question de confiance et de confidentialité réciproques... T’oublies tout ça, nous t’oublions en retour, et on ferme les yeux sur ton business si tu te tiens à carreau, sinon... ( Le vieux fit un geste qui en disait long, à condition d’avoir le dictionnaire des symboles à portée de la main. J’interprétai les détails à ma convenance, mais je pensais avoir saisi le sens de son arabesque qui me rayait de la carte du monde actif. ) Tout le monde y trouve son compte, n’est-ce pas ?
Nous sommes entre gens du même milieu, non ?
L’ironie du paradoxe redonna son sourire au vieux. Il comprima les pneus autour de sa taille en resserrant d’un cran la ceinture de son imper, et, pour se lever, prodigua une somme d’efforts considérable. Un treuil lui aurait été plus utile qu’une canne. L’autre avait précédé le mouvement. Ils avaient réglé leur affaire. Ils m’abandonnèrent à ce qui restait de mon troisième perroquet. Et ils sortirent. Les balancements de bras du jeune métastasé imitaient ceux d’un malfrat portoricain dans un téléfilm, et le vieux traînait sa patte droite qu’il avait folle comme une guêpe imbibée de whisky. Je vidai d’un trait le fond de mon verre. C’était frais, c’était bon. Ça chassa l’arrière-goût de fosse septique dans ma bouche. J’en recommandai aussitôt un autre à Henri, frais éclos de la cuisine. Ma bouche sèche et poreuse comme une pierre ponce réclamait un dernier coup de vert perroquet.
T’es bien matinal aujourd’hui, et tu perds pas de temps à ce que je vois, fit Henri. C’est pas dans tes habitudes. T’as des tracas ?
Pas plus que ça, Henri, pas plus que ça...
Ils te voulaient quoi les deux affreux qui viennent de sortir ? Y sentaient le poulet à plein nez, ajouta-t-il en pointant son index sous son nez.
Je me levai, fis un geste évasif et de la tête et de la main. Retranché dans mes pensées, la bonne odeur du cassoulet m’accompagna jusqu’à la porte, la voix d’Henri se perdit dans mon dos, et je filai dehors.
CHAPITRE 17
C’est dans une cuvette de W.C. que j’ai laissé une partie de mon sens de l’humour. A cause d’un dimanche oùLa Compagnie a été soufflée comme un jeu de cartes. Et si jamais je retrouve un jour ce morceau égaré, ça ne sera certainement pas au fond d’un bar ni d’une cuvette, c’est mon souhait.
*
Le dimanche, c’était rock n’ roll ! Fusion des croupes et d’un son. Au diapason. Le Noir Jumbo s’arrangeait toujours pour dénicher un jeune groupe prêt à faire ses preuves et prompt à brûler le plancher de la scène improvisée de La Compagnie.
En attendant de se faire tirer le portrait dans les magazines spécialisés, les lascars faisaient cracher les décibels qui rendaient les filles du quartier plus belles et mouillantes. A coups de vieilles scies comme Be Bop A Lula, Tutti Frutti, Somethin’ Else... ou d’un répertoire original, ils gommaient les rides de la semaine et relâchaient les nerfs à cran. Lifting garanti Gibson-Marschall, le paradis.
La musique à fond, le dimanche, on ne s’ennuyait jamais à La Compagnie des Zincs.
*
A dix-huit heures, le bar était déjà noir de monde. Un gros cafard humain et joyeux que le bouche à oreille, le téléphone arabe et le tam-tam urbain avaient fait rappliquer. Capharnaüm qui dégueulait ses souris et ses hommes jusque sur le pavé, une canette à la main, crevés de vivre, des rires et des conneries plein la bouche. Une faune simple et pas snob. Tous gens qui ne comptaient pas. Des amis des amis des amis... La clique des pélerins de la zone qui dépassaient rarement le boulevard périphérique. Dans la famille punk, je voudrais la crête, dans la rockabilly les rouflaquettes, dans la teddy le blouson, dans l’habitué le pastis... Et dans la mienne un rayon de soleil nommé Martine, dont j’étais sans nouvelles depuis presque quarante-huit heures.
Les délaissés, les orphelins, les ébouriffés et les jamais sondés, pas des yuppies encanaillés, désalés dominicaux, ni des journalistes stipendiés par les maisons de disques, combien étaient-ils ? Une soixantaine, peut-être plus.
Je payai trente francs à Jumbo, trésorier officieux, qui filtrait en douceur l’entrée. Le Noir me tamponna le dessus de la main et je jouai poliment des coudes pour gagner le zinc. Henri, survolté, était monté sur roulettes et Félix suivait la cadence patronale et infernale. Deux stakhanovistes de l’abreuvoir. Je m’accaparai un tabouret et avalai un gin-tonic qu’une main bonne avait catapulté illico presto devant moi. Henri et Robert s’étaient décidés à fêter dignement la victoire d’Omar, dont j’avais été privé par ma stupidité, et Henri rinçait à l’œil quelques-uns des fidèles. Robert, lui, avait pris sa journée de repos, le rock n’roll lui sortait par les oreilles, il était parti pêcher sur les bords de Marne.
Ça s’arrose, dis-je et je levai mon verre à ma santé.
Au fond de l’arrière-salle, le groupe Division Dada, D.D. pour le fan-club, branchait ses instruments. Ils avaient cette allure de gosses et de causes perdues. Chats de gouttières d’HLM aux sourcils froncés, une brique rouge tatouée sur le cœur, ils n’en avaient rien à foutre les morveux. Courroucés. Teigneux. Arrogants. Bon signe. Leur manager les couvait d’un air enamouré. C’était la jeune métisse au corps de déesse du lucre.
Eclatant soudainement comme la foudre, un accord retentit. Aussitôt, ce fut la bamboula. Hourrah ! Et tout le monde afflua en criant, ravi de cette décharge d’énergie. Tora ! Tora ! Tora !
Maigre, un sourire d’ange, tel un Jesus-Christ imberbe décloué de sa croix, le chanteur était assez fascinant dans le registre messie pubère. Son teint blafard tranchait sur les reflets couleur d’encre de pieuvre de sa tignasse grasse, collée sur ses épaules. Ses yeux de prêcheur presbyte le faisaient hystérique, possédé, échappé d’un service psychiatrique. Le micro devait lui brûler les doigts, il n’arrêtait pas de le passer d’une main à l’autre. Il sautait plus qu’un pois du Mexique et sa chemise ouverte découvrait une poitrine pâle et lisse d’os de sèche. Par instants, on avait la sensation qu’il lévitait presque. Ça le rendait beau et brillant comme l’étoile polaire.
Les musiciens n’y allaient pas de main morte. Le guitariste moulinait à tour de bras, courbé sur son manche. Ses yeux mi-clos, balayés par une mèche blonde, se perdaient dans un royaume de jaspe vert et de cornaline que lui seul contemplait. Ses doigts se démultipliaient sans faire de pains avec une légéreté de papillon. Il griffait les cordes à une vitesse stupéfiante. Avec son médiator il sculptait des magnifiques paysages rythmés.
Debout devant le comptoir et une boîte de bière, mon voisin, un connaisseur, nommé Ernest, me lança de but en blanc :
Il est fort, hein ?! Ce gars est merveilleux, c’est un élu, il a tout pigé de la quintessence des grands as, Link Wray, Dick Dale, Wayne Kramer, Ron Asherton, ça se bouscule sous ses doigts, mais c’est pas de l’imitation, ni de la citation, il garde sa prop’ patte, y’a pas à tortiller.
J’en convins et il n’en fallut pas davantage pour qu’il démarrât sur les chapeaux de roue. Il sortit sa science de la musique populaire.
Surf, fuzz, larsen, réverb’, il sait ce qu’il fait et ce qu’il faut, sa Mustang Fender rouge lui sert de baguette magique. Il a le don des shamans et il respire le grand rock’n’roll.
Le bassiste, grassouillet, à la bille de clown, grimaçait sur son instrument et lui arrachait des plaintes de dinosaure junior. Le batteur trépidait sur ses peaux et cognait sans relâche. Econome, efficace, sans esbrouffe, puissante, la section rythmique faisait reluire les traits de génie du jeune guitariste.
Putain, c’est Merlin, l’enchanteur des six cordes, souffla, épris d’admiration, Ernest.
Tout le monde succomba devant la fraîcheur de leur jeunesse sonique : « Ta mère ! », ne put s’empêcher de crier le premier rang des enragés qui trépignaient entre deux morceaux.
A travers le prisme irisé et déformant des verres que j’avais éclusés à la file, la fumée du tabac et des feuilles exotiques montait se coller au plafond pour redescendre peu à peu en formant des nappes octoplasmiques aux contours dansants. Je me demandai quand, pour la dernière fois, j’avais vu des ptérodactyles translucides voler au-dessus de moi.
L’électricité des guitares, dans les rires, la sueur et les larmes aussi parfois, ondulait par vagues successives sur les silhouettes floues qui s’assaillaient, se secouaient et se cajolaient, puis filait se perdre dans les chiottes occupées sans arrêt. On picolait beaucoup, les verres s’entrechoquaient. Une jeune fille, un lézard tatoué sur la clavicule gauche, se cogna contre un gars qui vascillait, dénudé, sa viande saoûle en nage débarrassée de la moitié de ses frusques. Le gars embrassa le lézard, les copines de la fille stidulèrent de plus belle. Sur mon tabouret, j’oscillais, un sourire abruti et humide accroché à la lèvre inférieure. Complètement à contretemps. Ernest hochait.
Le groupe marqua une courte pause, le temps de se lubrifier la glotte à la mousse, puis le guitariste, bottlenecké jusqu’à l’âme, se mit à baver des notes dégueulasses sur son manche. Ça suintait l’animal. Les chœurs de la rythmique poussaient des couinements de cochon frais qu’on égorgeait. Et monté sur un ampli qui tanguait dangereusement, une main dans le slip, le cheveu serpillière sorti essoré d’une bassine à frites, le chanteur s’égosillait. Frêle esquif dans l’œil du cyclone, de sa bouche une écume de postillons s’envolait :
« Whaoyeah ! J’suis un porc ! Et que m’importe... »
Un vent de folie de force sept sortait du coffre de ce petit gars-là.
Mais gare, ils nouaient la peur aux tripes et récuraient les fondements. Anus blues. Lavement rock. Alors le public ouvrait tout grand la bouche, tous en chœur, pour respirer, et les gamins nous faisaient avaler leur bol de pus. La beauté du mal, c’était qu’on en redemandait.
A la fin de ce régime harassant ils avaient retourné tous les yeux comme des ongles. Jouissance et douleur. Division Dada avait cassé la baraque avant qu’elle ne partît en fumée.
On dira ce qu’on voudra, mais le rock n’roll, c’est sur scène que ça se joue et que ça se juge, trancha Ernest. Sur disque, n’importe quel eunuque peut chanter comme Pavarotti ( L’homme avait des lettres de musique classique, et il ne lisait pas Télérama, où avait-il été chercher ce nom ? ) Un concert c’est un sacrifice païen, le rachat de toutes les tartufferies commises au nom du rock n’ roll. C’est une offrande. Un miracle ! Une leçon de vie ! Vous avez vu la grâce brute et sauvage de ses quatre jeunes vilains, murs et impurs, souillés par la démence des meilleurs. La classe de Chuck Berry !
« Jerry Lee Lewis », dis-je ; « Little Richard », reprit au bond Ernest ; « Bo Diddley ! » ; « Les Stones ! » ; « Les Who ! » ; « Stooges ! » ; « MC 5 ! » ; « New York Dolls ! » ; « Sex Pistols ! » ; « Clash ! » ; « Cramps ! », scandai-je.
Le ton avait monté. La joute oratoire, débile, éthylique et référentielle entre les deux amateurs que nous étions aurait pu se poursuivre jusqu’à l’aube mais ma vessie m’obligea à me montrer raisonnable, au risque de pisser dans mes pantalons.
Temps mort ! dis-je en me levant.
J’bouge pas, assura Ernest, j’vous garde votre tabouret au chaud et on r’met ça dès que vous rev’nez.
Public Enemy ! criai-je comme je me faufilais vers les cabinets. « C’est pas du rock ! » furent les dernières paroles d’Ernest sur la planète Terre.
Je titubais et grimaçais sur la pointe des pieds. Je m’approchai tant bien que mal de la porte. Elle était close, W.C. était peint dessus, lettrage énorme, malhabile et noir. Pas d’erreur d’aiguillage possible, même pour le plus cinglé des pilotes. J’attendis que son locataire déguerpît. La chasse fut tirée. Encore chancelant, l’adolescent sortit la tête en feu et bredouilla quelques mots d’excuse tandis qu’il essayait de reboutonner la braguette de ses jeans coupés au-dessus des genoux. Ventre à ventre avec lui, je réussis à me glisser dans l’édicule. L’olibrius n’y était pas allé avec le dos de la cuillère. Ça coinçait la fosse à purin. Il avait tout empuanti. Belette malfaisante, fils de putois, raclure de bidet, il y avait laissé son appareil digestif, ma parole. Pris au dépourvu, je n’eus pas le temps de défaire ma ceinture. L’estomac et neuf mètres d’intestin me remontèrent le long de la gorge en quatrième vitesse. Ascenseur pour le dégueulis. Bipède malade, je fis l’autruche et plongeai maladroitement ma tête dans la cuvette. Prêt à gerber tout mon soûl.
Ce réflexe me sauva la vie.
Au moment où j’allais balançer ma purée molle comme un chancre, il y eut un terrifiant coup de tonnerre. Tout trembla. Un trou noir m’aspira. Je fus propulsé au fond de la cuvette.
Une explosion. Une façon plus originale, sans doute, de participer à l’allégresse générale.
CHAPITRE 18
A présent, je réalisai qu’une moitié de la lunette noire était restée accrochée autour de mon cou. Ensuite, que la porte et la cuvette des chiottes s’étaient volatilisées. Soufflées par la déflagration. Les canalisations avaient cédé et je barbottais dans une mare fécale et nauséabonde qui ruisselait entre mes genoux et jusque dans les moindres recoins. Sans rien comprendre, je me redressai d’un coup. Ou presque. Je faillis réussir. Trente-six chandelles de plomb m’en empêchèrent. Elles tournoyèrent un moment au-dessus de moi. Après les petits oiseaux firent cuicui et dansèrent le pogo. La tête encore lourde, je vacillai en me relevant. La lunette en collier bougea d’un poil.
Le visage tartiné de virgules de merde, de grumeaux de vomi et de lambeaux de papier cul, le cerveau à l’envers, et d’un seul morceau sens dessus-dessous, j’étais toujours vivant. En chair et en os. Rescapé. Un miracle. De plus athées que moi en seraient sortis convertis.
Debout, aucune joie ne me transporta, je me sentais minable et miteux. Assurément mal dans ma peau. Sale et sauve. Sauve qui peut !
Au-dessus du trou que la disparition de la cuvette avait laissé béant se balançait toujours la chasse d’eau. Ses anneaux grincèrent pendant ce qui sembla durer une éternité. Une pluie fine de minuscules flocons de plâtre s’abattait sur ma carcasse et chatouillait mes narines. J’éternuai. Mes sphincters se relâchèrent un peu. Je pétai de tristesse ou de peur. Ma main se colla au fond de mon pantalon. Elle tâta. Il n’était pas souillé, j’avais sauvé mon cul, mais à quoi bon.
Le rideau neigeux s’effaça lentement et cessa de me transformer en statue de sel. Spectre à la gomme accoté au chambranle, je branlais dans le manche. Mes yeux se fermèrent puis je les rouvris aussitôt. Les ténèbres envahissaient la grande salle. Quand ils se furent habitués peu à peu à l’obscurité, la désolation les fit saillir de leurs orbites. Je fis un pas et me ravisai. Mes mains commençèrent à trembler. Je remuai la tête. Hébété. Ça me secouait méchant et je glissai sur une merde qui se faufilait sous mes pieds. Je pédalai les quatre fers en l’air dans le bouillon qui dégorgeait du trou des chiottes. Le morceau de lunette se détacha de mon cou et s’écrasa sur le carrelage dans une gerbe de gouttes café au lait. Le silence qui suivit fut pitoyable.
Je me relevai, en faisant gaffe. L’odeur d’abattoir, un mélange de chair et de sang frais, s’insinuait dans le tissu de mes vêtements et me transperçait le nez comme une flèchette empoisonnée.
Mes semelles collaient au sol, couvert de flaques de sang. A chacun de mes pas, le bruit de succion me retournait l’estomac. On aurait dit un baiser à répétition de vampire en manque. Un hoquet me cisailla en deux. Le souffle court, je manquai trébucher dans un homme ou une femme-tronc, on n’aurait su dire, plus saignant qu’un rosbeef. Les corps disparaissaient sous les gravas et les débris des lampions et des luminaires ; écrabouillés sous les tables ; pilés dans les glaces à facettes et les fenêtres ; pliés dans les chaises ; engloutis par les amplis et la batterie. Je traversai lentement ce qui restait des deux salles, en me frayant un chemin parmi les cadavres, parfois sans guibolles, sans bras ou sans têtes. Fauchés en pleine fête. Une éradication radicale de la mauvaise graine. Sympathies pour le diable. Un carnage rock’n’roll.
Un gros tas de bidoche éclaté aux quatre coins. Comme si le bar et ses piliers avaient été moulinés dans un mixer géant. Selon les estimations les plus optimistes, j’aurais l’appêtit coupé jusqu’en l’an 2000 ; et si paumé, si ahuri, que je crus l’espace d’une déglutition que j’allais devenir végétarien. Foutaises, coliques, je lâchai un châpelet de saloperies ! Cracher ma bile !
Derrière le comptoir débité en cure-dents, les culs des bouteilles fracassées finissaient de se vider sur Henri et Félix. Etendus côte à côte, morts au champ du zinc, la liquette à l’air, un soleil écarlate explosé au milieu du ventre, leurs tripes en éventail dessinaient des rayons aux reflets bleu-gris. Les percolateurs de la machine à café qui s’était renversée les avait éviscérés. Son armature, percée de part en part, chuintait. Un panache de vapeur blanche s’élevait dans la pénombre. Ça chantait une mélopée mélancolique de baleine échouée sur un banc de sable. Que de mammifères foutus en l’air ! On ne sait pas ce qu’en aurait pensé ce vieux pruneau confit, conne finie, de Brigitte Bardot. Il y a des coups de pied aux culs des bébés-phoques qui se sont perdus.
Près du comptoir reposait Ernest. L’homme ne perdait pas beaucoup de sang, mais des bulles écarlates éclataient à la commissure de ses lèvres. Un bout d’acier lui avait perforé un poumon. L’homme mourut d’une hémorragie interne avant l’arrivée des secours. A ses côtés, un bout de la minerve d’Omar trempait dans une rigole de bière que des nervures de sang avaient coloré d’orange. Des éclats innombrables, plantés comme des câpres dans son visage, le lui avaient hâché menu et tartare, des pointes de fer noires avaient poussé sur son crâne nu. Je fermai les paupières sur les yeux fixes. A quelques corps du jeune Arabe, j’aperçus Léon, ses mains reposaient sur les pages froissées du Monde qu’il ne consulterait plus jamais. Ses ongles en deuil faisaient un écho macabre à celui qui me frappait de plein fouet.
Au passage, j’avais entendu monter les plaintes des blessés, aussi insupportables que des pleurs de nourrissons. Quelques-uns des rescapés se relevaient au milieu du désastre. Muets. Leurs gestes de zombies se décomposaient au ralenti. Je ne reconnaissais pas leurs visages livides. Eux, dont la jeune métisse, ne me regardaient pas. Leurs yeux, perdus dans un océan de détresse sans fond, cèdaient à l’étonnement d’être encore en vie et à la découverte du spectacle de cette folie furieuse et mortelle. Alors je craquai. D’abord je criai, puis, subitement, je fondis en larmes.
Ci-gîsait La Compagnie des zincs.
*
Le groupe ASSAU ( Alliance Spéciale Supérieure Aryenne Unifiée ) revendiqua l’attentat. L’explosif avait été placé dans le juke-box. La nouvelle variété de lucinite utilisée, très performante, de fabrication russe, avait fait onze morts et vingt quatre blessés dans des états graves, put-on lire dans les journaux. Et des témoins avaient raconté que des tissus de chair et le globe blanc d’un œil fixe et aveugle, retenu par son nerf optique, pendaient, accrochés aux fils électriques des plafonniers.
*
Ma tête tournait toujours, mais ce n’était plus sous l’effet de l’alcool, il y a longtemps que j’avais dégueulé deux ou trois bols de matières brutales et mal digérées. Ça m’avait débouché un coin.
Je sortis prendre l’air du soir, qui était tiède et fadasse. Sur le trottoir, un punk d’une quinzaine d’années, au visage tordu et hagard, la crête rabattue sur le front, brandissait des poings inutiles et chassait les mauvais esprits. Très mince, il délirait. On entendit les sirènes des pompiers, des ambulances et de la flicaille se rapprocher à toute allure. Je pensai à mettre les bouts. J’avais eu chaud. Pourtant des torrents de sueur glacée continuaient de chuter le long de mon dos. Niagara vertébré, je frissonnai.
Combien de personnes soupçonnaient la vérité et les coupables ? Je croyais être l’une d’elles ; et je ne me sentais pas qu’un peu responsable de ce massacre. Mais avant de toucher au point limite zéro de ma nullité, il faudrait trouver comment on en était arrivé là, moi et ma connerie. Seulement j’ignorais des desseins qui me dépassaient.
CHAPITRE 19
Un fantôme descendait la rue du Chemin Vert.
Un halo de poussière blanche me nimbait. Des particules n’arrêtaient pas de voleter autour de moi. J’avais l’air de m’effriter. Les jambes en coton, je marchais lentement, incapable de voir plus loin que le pas qui entrainait le suivant, et ainsi de suite, la pente m’aidait à me tirer en avant, plusieurs fois je tanguai d’un bord du trottoir à l’autre, boule de flippé que se renvoyaient les immeubles et les bagnoles en stationnement ; si je m’arrêtai net, un poteau de feux de signalisation, ses couleurs qui dansaient, le fer d’une barrière, ou la pierre d’un mur, me retenaient debout. Je m’appuyais quelques secondes et reprenais mon chemin qui me conduisait quelque part. Je savais où, bien que je ne savais plus où j’en étais. A la dérive sous le soleil qui finissait de flamber à l’horizon, je me laissais aller. La circulation m’était insignifiante et les piétons inexistants.
Plus bas, mais plus bas que moi ça n’existait pas, une maxi-bouteille de Coca sortit d’une épicerie arabe. Sous le bras de la fine silhouette, elle vint à ma rencontre. Mon cœur sursauta, je les avais reconnues de loin. Excité, je me précipitai comme je pus. Vite trouver un refuge entre ses seins. La fille releva la tête et me vit. Elle ralentit le pas puis s’immobilisa. Sa poitrine se soulevait fort. Dans son visage blanc, ses tâches de rousseur palpitaient. Ses yeux et sa bouche s’agrandirent à la vitesse de mon amour. Quand je fus près de la toucher, de l’embrasser, la bouche de la fille n’était plus qu’un anneau rouge qui criait et elle me glissa entre les doigts. Je n’avais même pas eu le temps de lui demander si elle voulait bien m’offrir un verre que la fille faisait « AAAAAH ! », lâchait sa bouteille en plastique qui roula à terre et elle bondit de l’autre côté de la rue, comme si elle avait vu le diable en personne. Martine ne m’aurait pas joué un tour pareil.
Tout le monde connait la séduction du diable, mais personne n’aurait su dire quel pauvre diable j’étais vraiment, à cet instant précis. Je m’examinai sous toutes les coutures, les baskets et les jeans trempés d’immondices, les mains brunes de merde séché, et la tête épouvantablement momifiée par des bandelettes de papier-cul, humectées d’un mélange de vomi et de merde, qui pendouillaient jusque sur ma chemise fripée. Plus dégueulasse que moi devait mariner au fond des égouts. J’aurais dégoûté un rat.
Aucune fille normalement hormonée n’aurait accepté de partager quoique ce soit avec moi. Ne soyons pas discourtois, aucun mec non plus. Mais en se fiant aux apparences, on se trompait, une fois de plus.
Martine remontait la rue, au pas de course, son sac à main, porté à l’épaule, se balançait comme un métronome. Une robe d’été vaporeuse, rouge coquelicot, flottait autour d’elle en corolle. « Monsieur, vous allez bien ? », me demanda-t-elle comme elle arrivait à ma hauteur. Un peu hésitante, elle me scruta.
Descartes, c’est bien toi... ( Elle m’effleura les joues. ) Que s’est-il passé ?
Je rassemblai mes esprits, partis errer dans la grande prairie en flammes de mon cerveau.
Ils ont fait sauter La Compagnie... J’me sens pas bien, j’voudrais m’laver et puis m’changer, je pue, merde alors, ce que je peux puer... J’veux rentrer.
« A la maison », ajoutai-je d’une voix chevrotante ; et je défaillis. Martine me rattrappa au vol et me remit debout.
Je t’accompagne.
Merci.
Je me cramponnai à Martine. Bras dessus, bras dessous, on fit demi-tour et rebroussa chemin. Beau comme la rencontre de la créature de Frankenstein et du petit chaperon rouge. Les grands méchants loups sortiraient de la bergerie juste après.
CHAPITRE 20
La minuterie ne fonctionnait pas. On grimpa à l’étage en silence, et sur le palier je fis jouer l’interrupteur de la cour. La lumière était faiblarde ; des murmures de voix parvenaient, étouffés, du fond ; enveloppées d’ombre on distinguait trois silhouettes d’hommes qui sortaient de mon appartement, sans qu’aucun d’entre eux ne prît le soin de refermer la porte.
Ils furent plus surpris que nous.
On s’observa de loin, et mal. Un grand gaillard gardait les mains dans les poches de son imperméable. Une boule à zéro portait une veste et un pantalon de treillis, et il avait une caisse à outils. Le dernier, le genre petit con en survêtement, sautillait sur place.
Qu’est-ce que vous faites là ? hasardai-je.
Il est encore vivant, lui ? fit le petit en survêtement.
Lui, ce ne pouvait être que moi. Et eux, pour qui se prenaient-ils ?
C’est qui, la fille ? continua le petit.
Sa mère, imbécile, j’en sais rien. Ils sont à contre-jour, on voit que dalle, répondit la boule à zéro.
Y’a qu’à buter les deux, proposa, très excité, le petit.
La ferme, Régis, dit le gaillard à l’imperméable ; le chef, apparemment.
Lorsqu’enfin ils se décidèrent à s’avancer avec prudence, Martine glissa la main dans son sac et en tira quelque chose. Ce n’était pas son poudrier ; je n’avais pas la berlue, Martine tenait un flingue qui faisait baver de jalousie les trois types ; « Merde, c’était elle », fit entre ses dents, berné et mécontent, le chef.
Elle ? Qui ? Que ? Quoi ? Elle ?! On ne parlait plus de moi, là.
Plus un pas, duchnock, fit Martine d’une voix que je ne lui connaissais pas, d’une dureté de maton. Tous les trois vous pliez sagement bagages, et vous rentrez dormir, d’accord ?
Elle fronçait les sourcils. Je la dévisageais avec curiosité. Martine était transformée. Que nous arrivait-il ?
Vous croyez vous en tirer aussi facilement. Nous sommes trois, vous allez avoir un problème, dit posément l’imperméable .
Aucun problème ! affirma Martine. Descartes, il y a un pistolet à l’intérieur de ma cuisse droite, prends-le !
Quoi ?!
Je regardai l’autre main de Martine relever sa robe, sans qu’elle quittât les trois hommes des yeux. « Ici », précisa-t-elle. La crosse d’une arme dépassait d’un holster, glissé dans une jarretière que renforçait un sparadrap. De mieux en mieux, on était entré dans la 5ème dimension. Je lui frôlai la cuisse, mes doigts tremblaient, et ce n’était pas de l’excitation. Je pris le petit pistolet, très compact, le braquai devant moi, coude cassé contre le flanc, comme je l’avais vu faire dans des tas de films de gangsters, ça évitait de se faire désarmer facilement et, surtout, ma tremblotte était réfrenée.
Putain, une vraie pro, elle avait un Walther TPH en back-up, siffla d’admiration la boule à zéro.
Faut pas s’énerver, ma jolie, on s’en va. (L’imperméable sortit lentement les mains de ses poches et leva les bras en l’air, en signe de reddition. ) C’est demandé si gentiment.
Je suis calme, machin, mais ça peut vite changer, alors, profitez-en. Du balai !
D’une secousse de flingue, Martine indiqua la cage d’escaliers. Le trio se replia en bon ordre.
On se reverra, promit le petit con en se retournant sur le seuil du palier.
Je n’eus pas la force de lui faire un doigt, je préférai faire le tour du locataire. Martine attendit un moment avant de remettre son arme dans le sac.
Loque à terre, ouais, l’appartement avait essuyé une tornade. Le contenu des placards de la cuisine se répandait sur le carrelage, les appareils ménagers étaient cassés, et les boîtes alimentaires avaient été vidées dans l’évier ; le mobilier du salon était renversé, livres et disques jonchaient le sol, certains étaient foutus, d’autres avaient les couvertures ou les pochettes abîmées ; dans la chambre on avait vidé aussi les tiroirs de la commode, éparpillé les habits, éventré le matelat, démantibulé le sommier ; et je retrouvai les draps dans la salle de bains, jetés en boule dans la baignoire ; la moquette n’était qu’arrachée. On s’était donné un mal de chien pour tout saccager.
Une fouille à la mexicaine... dit Martine, après avoir évalué les dégâts. Prends de quoi te changer, tu te laveras chez moi. On reste pas ici, ils ont certainement posé des micros.
Je tenais toujours l’arme. Je m’en aperçus en entassant des fringues dans un large sac plastique. Pendant que je tirais la porte derrière moi, inutilement - les verrous avaient sauté - Martine me demanda :
Tu sais ce qu’ils cherchaient ? Descartes, je te parle.
Non... J’en ai aucune idée.
A mon tour, une seule question me brûlait la langue. Je fis volte-face, lui saisis le bras, et la fixai dans le blanc des yeux.
A quoi on joue, bordel, tu peux m’expliquer ?
Martine se dégagea d’un coup d’épaule, puis m’arracha le petit pistolet de la main, « Donne-moi ça ! » et elle le reglissa sous sa robe dans le silence de la nuit. Ensuite, seulement, elle répondit très séchement « J’suis des R.G., groupe des enquêtes réservées, section manipulation. »
Et l’obscurité m’envahit complètement.
CHAPITRE 21
Il y eut des jours comme cette nuit là où j’aurais rêvé qu’une mauvaise fée me transformât en pit-bull humain. Une boule de haine et de rage, une grande gueule carnassière, la bave dégoûtante aux lèvres, des crocs avides de mordre dans tout ce qui bouge. J’aurais pu commencer par Martine, exercer les pressions de ma mâchoire sur sa chair fraîche, imprimer la marque de ma frustration dans ses rondeurs tendres, sentir le sang couler le long de ma gorge. Mais j’en étais incapable. Plus que la civilisation, l’âge avait dompté ce genre d’envie barbare. Et mon instinct de conservation, intact, m’avait déconseillé de bouffer du flic.
Frais et propre sur moi, j’étais sorti de la salle de bains.
Je tournais comme un ours en cage dans le salon. Si vite qu’on avait l’impression que je décollais la poussière du tapis et des bibelots. Enragé, mal léché, pas muselé, j’avais les abeilles, comme si une ruche m’avait piqué, mon corps s’était mis à slalommer, autonome, entre les meubles bas, et dessinait des lignes simplistes qui étaient frappées de répétition. Une vie indépendante animait mes jambes. D’entre mes dents s’échappaient des grondements incontrôlables.
Mon esprit était encore ailleurs. Il reposait, effondré là-bas, au cœur de la matière morte de La Compagnie des zincs. Quant à mon cœur, c’était un silex froid, à foutre au rebut à l’Heartbreak Hotel.
Les cheveux mouillés et enturbannés dans une serviette, le corps nue dans le peignoir, Martine sortit à son tour de la salle de bains. Elle observa un moment mon manège ; désenchantée, elle lâcha :
Je suis flic, Descartes, flic, F.L.I.C. ! C’est pourtant simple. Tu peux rentrer ça dans ton crâne ou je te fais un dessin ? Je suis en mission commandée. J’obéis aux ordres, c’est mon boulot, d’accord ? Cette mission était foireuse, je le savais, mais je n’avais pas à discuter. Tu devais être notre Sézame et nous ouvrir le groupe ASSAU. La lettre que t’as découvert, c’est nous qui l’avions mise dans ta boîte.
Mon cerveau enregistra son explication et envoya ses impulsions. Mes jambes se stabilisèrent à retardement. La colère, le chagrin, le dépit, m’avaient lesté d’un poids supplémentaire. Je criai plus que de raison quand j’ouvris la bouche :
Quand on a baisé ensemble, c’était un ordre ou une initiative personnelle ? Peut-être que c’est ta façon habituelle de mener tes enquêtes.
Inutile d’essayer de me blesser, tu sais, des coups bas j’en ai encaissés d’autres. Tu me plaisais, c’est une raison que j’ai jugée suffisante...
C’est drôlement dangereux de te plaire, parce que j’ai failli y rester. Normalement, je devrais plus être là pour poser des questions, volatilisé le Descartes, au paradis des couillons ! T’as une raison pour ça aussi ?
Si je te répondais que je ne sais pas ce qui s’est passé. Des tas de trucs imprévisibles sont arrivés.
Elle me regardait bien en face, c’était assez con pour être vrai... J’esquissai un sourire qui se voulait lunatique, mais un je ne sais quoi de presque tristesse m’empêcha d’apprécier à sa juste valeur sa confession.
Tu m’étonnes...
Si tu es le genre d’homme que j’ai baisé, comme tu dis, tu essaierais de te mettre à ma place... Tu comprendrais que je me bats avec mes moyens, mais pas seulement...
Comme dans la fin justifie les moyens, c’est ça ?
Martine s’empourpra et démarra au quart de tour, plein pot.
Merde, je ne vois pas pourquoi je discute. J’ai fait ce que je devais faire, un point c’est tout. ( Son index se dressa, autoritaire et accusateur, et dans l’intention soudaine de nuire, passa sous mon nez, l’ongle effilé me loupa d’un poil. Martine poursuivit, un ton au-dessous. ) Et ne t’avise pas de me faire la morale. Surtout ta morale à quatre balles. T’es mal placé pour ça : t’arnaques des blacks qui ont déjà un mal de chien à survivre et tu leur piques le peu de fric qu’ils ont réussi à garder on se demande bien comment. Ta lâcheté n’a d’égale que ton égoïsme. T’es un vieil ado, tu refuses de vieillir, de prendre tes responsabilités, de regarder enfin le monde tel qu’il est. Il y a des choses qui te dépassent. C’est facile de s’occuper de sa petite personne. ( Elle sourit sans joie. Hélas, je devinais ce qui me retenait d’essayer de lui rendre la plénitude de son sourire : j’avais honte de ce que nous étions devenus l’un pour l’autre. ) T’es pas con mais ton intelligence se limite à monter des coups minables pour mener une vie de parasite. Y a pas de quoi en être fier !
C’est insensé, quand même, la façon dont tu présentes les choses. Il y a deux façons de se faire baiser : la grande et la petite. J’utilise ce que je considère comme la petite manière pour en baiser d’autres, mais toi et tes copains, vous m’avez eu dans les grandes largeurs. C’est ma pomme que vous avez utilisée et foutue dans la merde. Vos combines sont bien plus pourries que celles que tu me reproches pour gagner ma vie. En plus, tout a foiré, t’as pas vu La Compagnie... Il n’y a plus rien, ni personne. Votre plan a merdé en beauté, et ça, t’as du mal à l’avaler.
Bon, je vais te mettre les points sur les i. Tu veux en apprendre une bonne sur La Compagnie ? C’était ce qu’on appelle, dans notre jargon, un « lieu de fixation » du banditisme, mis sur écoutes, et tu veux savoir autre chose ? Félix, le gentil Félix, c’était un de nos indics !
La bouche ouverte à gober l’air qui vint à se raréfier, les yeux comme deux ronds de flan, je restai tout interdit.
Je ne te crois pas, dis-je tout bas ( je mentais, bien sûr ).
Tant pis... On peut pas essayer de faire la paix ? proposa Martine, adoucie. Elle en avait marre, aussi.
Non ! C’est la guerre. Il faut choisir son camp, je ne suis pas certain de connaître le mien, mais je ne suis pas dans le tien, c’est clair...
Tu as raison, mais les ennemis couchent parfois ensemble. En tous cas, la partie n’est pas terminée.
Bien sûr qu’elle ne l’est pas. Mais qui va payer les pots cassés, tu peux répondre à cette question ?
Les coupables paieront.
Ah ouais... eh bien moi, çette réponse ne me suffit pas. J’en voudrais plus.
Tu ne peux absolument rien exiger, Descartes, t’es en-dehors du coup.
Hier matin, deux autres flics m’ont dit la même chose, j’ai vu le résultat...
C’était pas des flics, enfin, pas vraiment... dit-elle d’une voix un peu étranglée, les yeux baissés.
Je croyais être revenu de tout. J’avais tort. Ce n’était que le début de mes très mauvaises surprises.
Ah bon ? C’est la meilleure de l’année, t’en as d’autres comme ça en réserve ? Ceci dit, on n’est plus à ça près... La Compagnie, Félix, flic, pas flic, quelle importance. Mais quels rôles jouent-ils alors ?
Je ne peux pas t’en dire plus. Pas maintenant. Je suis désolée... fit-elle en me prenant la main. ( Je n’insistai pas, je n’avais plus la tête à élucider quoi que ce fût. ) Cette affaire ne te concerne plus. Il y a eu assez de dégâts. Laisse-nous finir notre boulot, tu veux bien ?
Ma main quitta la sienne. J’effleurai le bout de ses doigts sans chaleur, mais c’était moi qui était congelé, gelée de con.
A votre manière, c’est ça ?
Exactement. Tu peux rester ici, si tu veux, en attendant que ce soit terminé. Je vais demander qu’on te protège, tu l’as bien mérité.
Pour ce qu’elle vaut votre protection, je préfère m’en passer. Je me débrouillerai tout seul.
Je te demande de rester en dehors de tout ça désormais. C’est tout ce que je souhaite, dit-elle.
Alors elle jetta ses derniers atouts dans la bataille. Elle darda sur moi ses quatre globes magnétiques. Poker de jokers. Deux paires d’yeux et de seins. La transparence glacée des uns et les doux reliefs des autres me privèrent de tout commentaire. Elle essayait de m’avoir aux sentiments. Elle ne voulait pas se rendre compte que j’en étais dépourvus, maintenant. Jadis, sans l’avoir connue comme j’avais eu le bonheur de la connaître dans l’intimité, ou dans une autre vie, je l’aurais suivie au sommet du Mont-Blanc, les yeux fermés, à genoux ou encore sur les dents. Aujourd’hui, le charme n’opèrait plus, je n’aurais même pas grimpé aux rideaux de sa chambre. Entre nous, c’était foutu.
Il me semble que c’est un peu tard, non ? questionnai-je, soudainement placide.
Les doigts entrecroisés de Martine se tordirent tout à coup. Les jointures blanchirent. Quand elle se reprit, sa voix était très basse et très froide ; et elle était aussi très blanche.
Ecoute : je refuse de discuter davantage, dit-elle. Essaie de me faire encore confiance, juste une fois, la dernière.
Je suppose que c’est pour mon bien, n’est-ce pas ?
Elle acquiessa en silence. Ses lèvres firent une ligne pincée et dure sur laquelle un nain célibataire aurait pu étendre son linge. N’importe si j’étais renfrogné ou exaspéré, et un peu désespéré au fond. Mais ça me rendait nerveux. Je frottai mon menton que les poils drus d’une barbe de trois jours commençaient à démanger. Mon regard fit le tour de la pièce comme s’il cherchait quelque chose. En vain, il n’accrocha à rien. Après quelques secondes d’une introspection bidon, je baissai les yeux. Lentement, l’expression de la plus plate contrition se modela sur mon visage. J’imitais très bien cette expression.
T’as gagné, bredouillai-je dans un murmure. Puisque c’est comme ça, je laisse tomber. Alors, heureuse ?!
CHAPITRE 22
J’avais fait un rêve. J’avais dormi tout habillé dans les cocotiers du canapé, et des visions dignes de Gengis Khân m’avaient bercé dans mon sommeil. De crainte d’éveiller Martine et des questions qu’elle aurait pu me poser, je sortis à pas de loup vers sept heures. L’odeur de Paris au petit matin, après le passage des camions-poubelle, m’encouragea à fonçer. J’allai sonner chez Dzounjinski ; le gros homme habitait au-dessus de son magasin. Je lui expliquai rapidement la situation et ma décision. Le Djin’ hocha plusieurs fois, son âme caucasienne comprit mes motifs ; et, sans plus discuter, il me dit de le suivre dans son bureau. Il ouvrit son coffre-fort et il me tendit l’objet de mon rêve. Une arme. Un revolver. Si l’armurerie, comme la politique, n’avait jamais été mon fort, les temps changeaient, Dylan l’avait déjà chanté. Le Djin’ m’apprit que c’était un Model 38, un Smith & Wesson à six coups. Je n’avais pas à me soucier de la provenance, il me garantissait son anonymat. Puis il m’expliqua deux ou trois trucs techniques, et j’empochai l’arme. On remonta à l’appartement, Le Djin’ prépara du café. Je bus plusieurs tasses d’affilée et remerciai mon ami du fond de mon cœur. Le gros homme me serra contre lui, très affectueusement, comme un frère, « N’oublie pas de le jeter après usage », me rappela-t-il, alors que je m’élançais déjà à la poursuite de mon rêve.
Ma ballade jusqu’à la Poste de la rue du Louvre me mit en condition. Je tirai Termite de sa somnolence et, pour solde de tout compte et histoire de l’amadouer, lui refilai cinq cents francs, qui finissaient d’acheter son silence. Il me remercia à peine. Je lui demandai une adresse. D’abord le sous-chef refusa de me la donner, le réglement, je savais ça, et comme je n’avais pas de temps à perdre, le morceau d’acier que je lui fis sniffer fut le plus convaincant des arguments. Bouche bée, la moustache au garde-à-vous, Termite consulta l’ordinateur et me griffonna le renseignement sur un post-it. Je lui ventousai un baiser baveux sur le front ; l’autre en resta interloqué. Ensuite je passai à l’action.
La rue du Bouloi est un goulet de rien du tout. Un café à un angle, un fleuriste, une bijouterie, un minuscule restaurant asiatique et des petits immeubles de bureaux et d’habitation, le tout coincé sur cent mètres, dans le ton élégant et bourgeois du quartier du Louvre.
Une de mes très officielles fausses cartes impressionna favorablement la concierge du 23. Je la baratinai et elle me refila le code d’entrée, l’étage et le numéro de l’appartement. Je montai.
J’étais à pied d’œuvre.
La porte s’ouvrit, le studio fleurait bon le café et le thé. Dans ma bouche il y avait un goût de sang. Je repoussai le type au milieu de la pièce. Mon rêve prenait corps.
Un revenant ! s’exclama Manzarin, en caleçons et tee-shirt, surpris au saut du lit.
C’est le mot, je suis revenu d’entre les morts... Pour les venger.
La douceur de ma voix me surprit moi-même. Appelons-ça le sang-froid ou le froid de la vengeance qui est un plat qui se mange comme ça, paraît-il. Le geste joint aussitôt à la parole annula cette douceur trompeuse. Le revolver décrivit un arc de cercle tendu, très pur. Une justesse à la fois zen et diabolique. Manzarin n’écarquilla pas les yeux. Il n’eut le temps ni d’être étonné, ni d’esquisser une parade. Il n’y avait vu que du feu. La crosse de l’arme et l’arête de son nez ne firent plus qu’un pendant une fraction de seconde. Une soudure que j’aurais voulu prolonger à l’infini. L’impact fit un bruit d’œuf qui se cassait brutalement entre les doigts. Sous la force du coup, l’os fut brisé menu et le cartilage de la cloison nasale ne fit pas un pli et s’écrasa sur lui-même. Manzarin poussa un hurlement et plaqua les mains sur son visage. Ma technique rudimentaire de chirurgien esthétique laissait l’homme hagard et pantelant au milieu du studio. Il gémissait. Les larmes, la morve et le sang pissèrent lentement entre ses doigts. Il tituba, ses jambes le lâchèrent et il tomba à genoux. Un filet rose bava de sa tête. Le filament de liquides et de sécretions coula à pic sur un mouton de poussière qui se ratatina et fit une tâche qui s’élargit à vue d’œil en se collant à la moquette.
L’heure de sa dernière prière avait sonné. Penser à ne rien lui accorder du tout.
Un hors-d’œuvre, lui dis-je pour annonçer le menu.
Quand la tâche fut de la taille d’une soucoupe, je m’accroupis et lui introduisis de force le canon du revolver dans une narine. Je défis quiconque de faire pareil, mais j’y arrivai. Le guidon s’accrocha comme un hameçon dans la fosse nasale qu’un sang vermeille laissait poisseuse. Manzarin poussa des cris de belette pendant que je le remettais sur ses pieds en le ferrant sans ménagement. Le regard de Manzarin, brouillé par les larmes, devint flou de rage. Les bras lui battaient les flancs par saccades. Son corps de poulet élevé au meilleur grain n’était pas prêt de décoller de sitôt. Ivre de vengeance, livré à moi-même, j’étais Ivan le Terrible.
Je lui pinçai la joue.
Gentil, dis-je.
Ensuite j’enfonçai le revolver dans le nid douillet du nombril et le fis tournicoter avec des petits coups secs et nerveux du poignet. Un mouvement que les mordus du baby-foot connaissent bien.
Ecoute-moi bien, ordure, c’est pas des menaces en l’air. J’ai plus rien à perdre. Je suis décidé à te buter, alors si tu tiens à ta peau il va falloir que tu trouves quelque chose qui m’empêche de te faire un trou dans le bide. C’est pas à un dur comme toi que je vais apprendre que les blessures au ventre sont les plus douloureuses, et qu’on met plus de temps à crever, mais sais-tu pourquoi ? ( Je lui aboyais dans l’oreille. ) Parce qu’il paraît que la merde que t’as dans les tripes va se mélanger un peu partout dans le corps. On meurt d’empoisonnement, c’est con, non ? Il paraît que les mecs les plus costauds chialent comme des veaux. J’ai envie de vérifier ça. ( On peut ajouter qu’une balle tirée dans les tripes ouvre subitement le sphincter et qu’on se chie dessus aussitôt. L’effet est très désagréable, quoique sans douleur, celui-là. )
Vous ne le ferez pas, fit Manzarin.
Il renifla salement et s’essuya les mains sur le caleçon. De grands sillons rouge-bruns balafrèrent les jolies rayures azur.
Non ?! Comment tu peux en être si sûr ?
Ouais, comment ? J’étais prêt à t’envoyer en enfer ça n’existait pas mais ça me réchaufferait le cœur rien que d’y penser ça me calmait pourtant me calmer ce n’était pas ce que je souhaitais non vraiment pas merde alors.
Mon index chatouilla la détente. J’accentuai la pression du canon contre le ventre de Manzarin. Ses abdominaux se contractèrent. Il serra les dents. Cadavre en sursis, il se rigidifiait déjà. Un futur cadavre encore chaud et bavard.
Vous n’avez pas le cran nécessaire, ni un objectif plus grandiose que votre mesquine revanche personnelle à accomplir. Vous êtes l’insignifiance incarnée dans un monde déréglé et hédoniste.
J’essayais de garder mon sang-froid et de tenir en bride mes envies sauvages de le mettre en pièces sanguinolentes, mais mon bras se releva, et l’acier du canon menaça de ravaler une bonne fois pour toutes la gueule de Manzarin.
Arrête ton charabia ! Tu t’es déjà entendu parler, mon grand ? T’es une marionnette... T’as la folie des grandeurs ! Des grandeurs qui puent, tu me donnes envie de vomir et de te faire mal. Mais, patience, gardes plutôt ta salive pour me raconter pourquoi vous vous en êtes pris à La Compagnie.
Manzarin se força à sourire.
A cause de vous ! Ça vous démange de savoir comment on a fait pour découvrir votre petit manège, hein ? C’était pourtant pas sorcier... crâna-t-il.
Ça tombe bien, j’adore les explications simples.
Ce qui nous a mis la puce à l’oreille, c’est la lettre de Pierre que j’ai reçu en double exemplaire à quelques jours d’intervalle. Nous avons mené une petite enquête rapide, Docteur Descartes ( Son « Docteur » puait le mépris. ) Pierre est très fort pour ça. Nous ignorons juste pour qui vous travaillez exactement... La petite mise en scène du restaurant vous était destinée. C’est Pierre qui a décidé d’agir vite et de frapper là où vous ne vous y attendiez pas. Votre bar était idéal et il y avait même un concert. Alors...
Alors ton histoire ne tient pas ! Jeudi dernier, tu as pris « ma » lettre, j’étais là. Et le lendemain, vous saviez déjà de qui elle venait, moi soi-disant, et avec un plan de rechange tout prêt. Et tu voudrais que j’avale ça ?
Juste derrière moi, une voix de femme m’interpella.
Ne faites pas un geste et laissez tomber votre revolver, là, doucement, dans ma main.
Le fil ténu de ma réflexion fut coupé net par le truc dur qui cogna dans mes reins. Mes ardeurs guerrières s’amollirent. Manzarin se recomposa une figure humaine, malgré son nez complètement tordu. Son sourire m’énervait, le pourtour de ses lèvres était fardé de morve et de sang qui faisaient ressortir le blanc de porcelaine de ses dents. Si un cinéaste nordique l’avait vu, il lui aurait confié un rôle de clown schizo dans une de ces comédies dont ils ont le secret. Manzarin éclata d’un rire de dingue aussitôt après que j’eus déposé l’arme dans la paume de la fille. Elle vint se frotter contre l’homme défiguré. Des éclats lascifs brillaient dans le regard qu’ils échangèrent. Je compris aussitôt la folle hilarité de Manzarin. Mon revolver me narguait mais ce n’était rien comparé au croissant au beurre qui prolongeait l’autre main de la fille.
Me faire ça, à moi : le plus vieux coup de bluff du monde. Je me mordis la lèvre inférieure. Je sus pourquoi Manzarin m’avait ouvert sa porte immédiatement après avoir frappé. Cette garce était attendue.
A nous deux, dit Manzarin en prenant le revolver de la main de la fille.
Il ne fallait pas être sorcier, ni Grand Maître en sciences occultes comme moi, pour deviner les pensées malfaisantes que ce caleçon sur pattes nourissait à mon endroit, et peut-être même à mon envers. Manzarin respirait bruyamment par la bouche et ses yeux pétillaient d’une lueur sadique. Il se faisait son film. Un best-of de scènes gore défilait en avance rapide dans sa tête. C’était pas beau à imaginer.
Manzarin fit trois pas, la fille mordait dans le croissant et je comptais mes os quand la porte s’ouvrit à toute volée, j’en étais au fémur gauche.
Stop ! Personne ne bouge ! cracha une voix que je reconnus avec soulagement.
L’intonation aurait rendu docile un coq de combat. Manzarin et la fille se figèrent. Je baissai lentement les bras que j’avais levés pour me protéger le visage du péril fasciste ; je tournai la tête. Quatre flingues pointaient leurs museaux dans notre direction. Le même genre de joujou phallique, long et énorme, que dans les thrillers de Clint Eastwood. Planqués derrière leurs feux, un vieux hippie à catogan, moustache et pattes grises proprement taillées, un jeune courtaud, brun et frisé, et un barbu au crâne dégarni, un air de député socialiste, et l’ex-deuxième femme de ma vie paraissaient bien sûrs d’eux.
On est arrivé à temps, il me semble, dit Martine, en abaissant son arme.
Elle était la seule à sourire. Devant la jeune femme, déployés en éventail, les trois mecs, jambes écartées, les yeux plissés, les armes tenues fermement à deux mains, prenaient la pose des cow-boys qui s’y croient. Les trois mecs avaient surtout l’air très con.
On commençait à se sentir à l’étroit dans le studio. Il y avait de la poudre dans l’air. Je sentais venir la bavure.
Manzarin, lui, connaissait son rôle par cœur. Il profita d’une seconde d’inattention générale, une pirouette et, comme un méchant Fred Astaire, il me sauta sur le paletot, plaqua sa demie nudité contre mon dos, replia sèchement la saignée de son coude gauche sur mon cou, et sa main droite appuya le revolver sur ma tempe. L’enchaînement fut si parfait qu’on eut le sentiment qu’il avait fait ça toute sa vie, ou qu’il n’avait attendu que ce moment-là. Les flics, l’œil arrondi, faisaient tapisserie ; le croissant tremblait dans le poing de la fille, affolée, elle ne savait plus sur quel pied danser ; et dans le rôle de l’ahuri de service, j’étais parfait !
Allez messieurs, et vous aussi jeune dame, on pose les armes. Sans mouvement brusque, indiqua Manzarin en reculant avec moi, dos à la fenêtre.
Il prenait son pied. Dans quel film se croyait-il, ce con, « Manzarin, le tigre néo-nazi » ?
Pensez à l’otage, faites ce qu’il dit, conseilla Martine.
Elle plia les genoux pour déposer son flingue sur la moquette. J’étais un otage, un bouclier humain, il fallait me faire à cette idée très concrète. Les trois autres flics l’imitèrent sans discuter. Je soufflais mon anxiété par le nez. Manzarin resserra sa clé et m’écrasa le larynx. J’aurais bien aimé donner mon avis, mais les mots se bousculaient dans ma gorge, des bulles d’une salive acide s’échappaient d’entre mes lèvres. Je me résolus à la fermer, sans pouvoir m’empêcher de loucher et de tirer la langue à tout le monde.
Bien joué, Gonzague.
- Pierre ! firent en chœur Manzarin et la fille.
CHAPITRE 23
Ducrasse ! Il ne manquait plus que lui à l’appel. Quel casting ! Tout le monde s’était donné le mot, tapez 36.15 ASSAU, le club des mauvaises rencontres. Il ramassa un des revolvers et le soupesa en souriant. L’homme avait une idée derrière la tête, ça se voyait comme le nez éclaté au milieu de la figure de Manzarin.
Qu’est-ce qu’on fait, Pierre ?
L’interrogation de Manzarin se reflétait dans ses prunelles ardentes et soucieuses. Le plus calmement du monde Ducrasse s’approcha du jeune type qui s’impatientait. La Terre s’arrêta de tourner, le monde s’immobilisa, sauf moi qui commençait à me trémousser.
La réponse de Ducrasse resterait à jamais gravée dans ma chair.
A bout presque touchant, les yeux dans les yeux, Ducrasse tira dans la figure de Manzarin. A la pointe du menton. La détonation faillit me crever les tympans. Le projectile ouvrit la tête en deux parties égales qui explosèrent en étoile. Une Supernova humaine. L’étau du bras se relâcha et je fus libéré. Le corps de Manzarin, cou en bouillie, déchiqueté aux épaules, fut arraché du sol, passa à travers la fenêtre et s’écrasa quatre mètres plus bas.
On entendit une pluie de bouts de bois et de verre et de viande crépiter sur le trottoir. De la rue montèrent des cris d’effroi.
Plus d’un demi-kilo de substance cérébrale saumon, d’esquilles osseuses et de cheveux s’était collé sur mon visage. Le reste du crâne s’était vidé sur les murs, le plafond et un peu partout dans le studio.
Le magma résiduel de la tête de Manzarin se mit à dégouliner sur mon visage. Originale face de pizza, c’était moi. Tous mes poils étaient dressés, plus aucun n’était sec et j’en bougeai une poignée en risquant un œil dehors.
Etendu dans les débris de bois et de verre, les bras et les jambes dessinant une sorte de croix gammée tordue, Manzarin serrait toujours le revolver dans son poing. Il n’y avait plus rien à faire maintenant, il ne restait plus rien de sa beauté aryenne.
Les passants ne passaient plus, certains levaient les yeux au ciel, et s’interrogaient, d’autres tournaient autour du trépassé, en poussant des « holàlà ».
Aucune nouvelle chute d’homme sans tête n’était à redouter, néanmoins des commerçants apeurés sortaient timidement le nez de leurs échoppes, avant de le rentrer précipitamment, et les plus téméraires se tenaient sur le pas de leur porte, en râlant à propos des affaires qui n’allaient pas s’arranger avec ce cadavre qui dégueulassait le passage.
La fille commença à se convulser, elle hurla. Martine fut la plus prompte. Une magistrale gifle envoya valdinguer la fille dans l’huisserie de la fenêtre cassée. Les cris s’étouffèrent dans le gosier puis elle sanglota, secouée de spasmes. Sa beauté était détruite, à elle aussi. Le khôl, en coulant doucement sur les joues, lui creusait des sillons noirs et des échardes lui pigmentaient le hâle. Elle faisait pitié.
Les mains en l’air, le revolver jeté à ses pieds, Ducrasse restait de glace. Il articula le plus tranquillement du monde « Ne tirez pas » aux flics, un genou au sol, qui avaient récupéré leurs artillerie et le visaient, le doigt crispé sur la détente, prêts à le transformer en passoire. Et moi avec, idéalement placé sur la trajectoire des tirs. C’était plus que je ne pouvais supporter : mes jambes flanchèrent et je me retrouvai à genoux, dégobillant mes tripes. Une habitude dégoûtante dont j’avais beaucoup de mal à me défaire.
Tenu en joue par le vieux hippie, Ducrasse fut ceinturé par les deux autres. Il n’opposait aucune résistance, « Vous faites erreur » se contentait-il de répéter. « Ta gueule ! » aboya le flic à la tête de député socialiste, et il lui enfonça le canon de son flingue dans la bouche. Le jeune frisé lui passa les mains dans le dos et le menotta. Personne ne s’occupait de moi, et c’était tant mieux. Assis en tailleur, je me massais le cou, avant de me donner un mal de tous les diables à me débarbouiller la figure.
Pendant que ses collègues faisaient le ménage, Martine me raccompagna en voiture banalisée. On m’interrogerait plus tard, me dit-elle. J’étais comme aphasique. Dans les embouteillages, elle me confia ce qu’elle savait de cet imbrogio. Aussi incroyable que celà pût paraître, le chauffeur-porte-flingue Dubucque était le nœud de l’affaire, il n’était pas qu’un simple gorille, sa protection de personnalités de premier plan l’amenait à résoudre les affaires discrètes qu’on lui confiait, et il avait appris beaucoup de choses ; et le dessous de ses choses aussi. Dubucque avait mis de côté des documents de la plus haute confidentialité. En particulier sur une affaire qui touchait quelqu’un de très important ( Martine suggéra le nom du conseiller personnel du Président ), impliqué dans une secte très fermée dont le rituel initiatique consistait à s’injecter de l’adrénaline extraite des glandes surrénales d’un être humain vivant. Le meilleur shoot au monde, et le plusdangereux, précisa-t-elle. Société secrète, trafic d’organes, came, pouvoir, beurk, on trempait maintenant dans le gore bien dégueulasse, et je n’avais plus rien à vomir.
Dubucque s’était mis à parler ou à se vanter, peu importe dans quel but, à partir de là, la décision de le mettre hors circuit avait été prise au plus haut niveau. Mais en suivant certaines règles, une exécution dans la plus totale discrétion avait été commandée. Une police parallèle, un service spécial nommé D.D.L. ( Démon De Laplace ), se chargeait de ce genre de mission. La discrétion, c’était la manipulation et le service s’était branché sur le groupe ASSAU. Mais, pourquoi et comment, Martine n’était pas dans le secret des dieux.
Le D.D.L. avait fait le choix de faire le plus de bruit possible afin de, comme on dit, noyer le poisson. C’était ça leur idée de la discrétion, la pêche à l’explosif : Dubucque était l’unique poisson que visait l’attentat de La compagnie. Un réglement de comptes ! Tous ces malheurs, ce gâchis, pour cette unique raison. La raison d’Etat, on appelait ça, non !? Je n’en revenais pas.
« Dubucque n’était pas au concert, hier... » constatai-je.
C’était là, en effet, où le bât blessait. Le D.D.L. ne pouvait pas toujours intervenir directement. Parfois il devait sous-traiter certaines affaires délicates, via d’autres services spécialisés et privés. Le D.D.L. les supervisait. Leur équipe de barbouzes, dont ceux qui avaient mis à sac mon appartement, commandée par le duo que j’ avais vu à La Compagnie, n’avait pas pris toutes les précautions nécessaires. Pressée par les événements sans doute, interpréta Martine, quand le D.D.L. avait appris que les R.G. surveillaient l’ASSAU et que j’avais été jeté là-dedans comme un chien fou dans un jeu de quilles. Cependant des tas de points restaient obscurs. Et comme point noir je me posais un peu là.
Sur le trottoir, devant la porte vert caca d’oie de mon immeuble, notre couple resta un moment à se dévisager, sans rien dire. Un abîme infranchissable de mensonges et de morts nous séparait désormais. Notre rigidité était presque cocasse.
Puis je retrouvai l’usage de la parole. « Tu veux monter boire un dernier verre ? » proposai-je à Martine, qui me répondit « Pourquoi pas ? ».
L’appartement n’avait pas changé depuis la veille. C’était toujours un fichu bordel. Nous restâmes debout, un verre d’un fond de jus d’orange à la main.
Descartes !
Martine !
On aurait dû se rencontrer plus tôt, dans d’autres circonstances.
Sûrement.
Elle contempla l’amas de meubles et d’objets cassés.
Rock n’ roll, dit-elle en souriant faiblement.
Ouais, rock n’ roll, murmurai-je.
Elle vida son verre. Me le redonna. Je regardai l’empreinte sanguine du rouge à lèvres sur le bord.
Je dois m’en aller.
Mais elle se retenait.
Elle vit des ciseaux ; les ramassa.
Elle se défit de ses jeans ; et de sa culotte de dentelles. Les poils de son pubis faisaient un triangle d’ombre exquise.
Elle s’en coupa, délicatement, une touffe.
Garde-les !
Longtemps après qu’elle fût partie, les deux verres tremblaient encore dans mes mains. Je conserverais le verre avec l’empreinte rouge des lèvres. Les poils, je ne sais plus où je les ai cachés.
Et ce fut tout.
Enfin presque.
CHAPITRE 24
Un petit nettoyage d’été, aux aurores, il n’y a rien de mieux pour se vider la tête et se refaire une santé mentale. A quatre pattes, je faisais du tri dans le foutoir. Les salauds avaient brisé plus de la moitié de ma collection de vinyls et je m’apitoyais sur les morceaux de cire noire qui s’entassaient dans la poubelle.
L’homme ne se donna pas la peine de frapper à la porte avant de venir me troubler.
Fous le camp, je ne veux plus te voir. Je ne te connais pas. Je ne veux même pas savoir que tu existes, gueulai-je .
T’as pas le choix, il faut que tu me suives. Bon dieu, amène-toi. (Comme je ne bougeais pas, Dubucque me saisit au bras. Sa poigne était vraiment de fer, je ne pus résister. ) Ecoute bien attentivement : la partie va être serrée. Tu joues ta vie, penses-y. Le seul truc important, c’est qu’ils croient que tu as la disquette. La disquette, d’accord ?
Déjà le ciel rougeoyait. Le véhicule réfléchissait des éclats noirs et brillants, son lustre n’attendait plus que ma dépouille. La portière ouverte, côté trottoir, me tendait un siège de cuir couleur de miel. Berline de malheur, tôle de mauvais augure, c’est l’impression macabre que me fit la Mercédès aux vitres fumées quand je collai mes os dans l’habitacle.
Dubucque s’était mis au volant, qu’il tapotait du bout des doigts. Nerveux. Il ne m’avait pas laissé le choix : j’étais assis à la place du mort. Les présentations furent concises.
C’est lui, fit Dubucque sans se retourner.
A qui ai-je l’honneur ? demandai-je, en commençant à me dévisser le cou, dans le désespoir de voir à quoi ressemblait une tête de salopard des antichambres du pouvoir.
Je n’eus le temps que d’entrapercevoir deux messieurs très distingués et leur visage froid de jeunes quadragénaires. Les regards barrés de lunettes aux verres-miroir me renvoyaient l’image de ma tête circonspecte. Cette note vulgaire cadrait mal avec leur allure de haut-fonctionnaires. Bêtement, ils ressemblaient à des caricatures d’espions .
Regardez devant vous, me dit à l’oreille celui placé derrière moi. ( C’était un ordre. ) S’il vous plaît. C’est un détail sans importance, qui nous sommes. Appelez-moi Ostro, lui sera Fidrmuc. ( Du nom imprononçable d’un maître-espion allemand de la Seconde Guerre mondiale. L’homme opérait seul et avait convaincu les renseignements alliés qu’il dirigeait un groupe de trois espions nommés Ostro. On appelle « notionnel » ce type d’agent qui « n’existe jamais, sauf dans l’esprit ou l’imagination de ceux qui l’ont inventé et de ceux qui y croient » comme l’avait écrit Sir John C. Masterman dans The Double-Cross System In The War Of 1939 to 1945. De cet excursus, on retiendra donc que Fidrmuc est le chef de l’opération Mincemeat ( viande hâchée ), nom de code de l’attentat à La Compagnie ; on retiendra encore que ces hommes ont de l’humour, et que ce sont des copieurs et des mégalos : l’Opération Mincemeat fut la mystification la plus réussie de la Seconde Guerre mondiale, que rapporta Ewen Montagu dans L’homme qui n’existait pas. C’est Dubucque qui m’apprit ces détails, beaucoup plus tard, alors qu’on se croisait dans un café. )
Beaucoup plus intéressante est la question : qu’allons-nous faire de vous ? Il n’était pas dans nos prévisions que vous réchappiez de l’attentat à La Compagnie, voyez-vous. ( Je hochais, cause toujours, tu m’intéresses. ) D’après nos probabilités, vous seriez aux premières loges pour jouir, ( Il savoura son effet. ) du bruit. Le pouvoir du bruit... L’explosif était juste à côté de la scène, donc vous étiez particulièrement exposé, vous deviez mourir ou être sérieusement touché. Il n’aurait pas été très difficile ensuite de vous éliminer. Mais les probabilités n’ont pas force de loi. Où étiez-vous ? Je vous demande ça par simple curiosité.
Aux chiottes. J’étais saoûl.
L’alcool, ah oui... Un paramètre que nous avons dû sous-évaluer.
Moi, je n’avais qu’une question à poser.
Et vous, quel moyen de pression vous avez sur Ducrasse pour qu’il suive vos instructions ?
Aucun. Il a fait son boulot.
Quoi, Ducrasse ?!
Vous êtes lent, mon ami. Nous sommes des régulateurs. Nous faisons monter ici, baisser là... La vie, le monde sont des échiquiers, et pour gagner il faut tricher. Placer des hommes là où c’est nécessaire. Ducrasse est l’un de ses hommes.
Il travaille pour vous, dis-je entre mes dents. Je suis écœuré, vous me dégoûtez.
Allons, allons, ne faites pas la fine bouche, vous êtes en vie, vous..., rappela Fidrmuc. Après ces précisions, notre question est simple : avez-vous la disquette ?
Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
Ne jouez pas au plus fin avec nous ! hurla Fidrmuc. Nous pourrions devenir très désagréables. Vous faire parler, cracher la vérité. Savez-vous que les Grecs pensaient que personne ne pouvait inventer un mensonge sous la torture. C’est la liberté qu’ils visaient, la liberté de l’invention, vous voyez ? Il faut lire les Anciens. Mais nous n’avons pas de temps à gaspiller, plus maintenant que Dubucque s’est rangé à nos arguments. Il s’est montré coopératif, vous savez ?
Tu dis rien ? demandai-je à Dubucque.
Fais ce qu’ils te disent, répondit-il simplement.
Vous êtes incroyable ! fit Ostro. Vous avez bien mal choisi votre pseudonyme. Descartes, René, le vrai, disait que quand on a un panier qui contient des pommes pourries, il faut renverser le panier complétement, et puis après on les examine une à une. Dubucque et les autres ont été examinés, il ne reste que vous... Dubucque nous a cédé ses documents mais il dit aussi que vous êtes en possession d’une copie. C’est embêtant. Elle pourrait tomber entre de mauvaises mains. Nous ne pouvons pas prendre ce risque. Le doute, voyez-vous, le doute. Alors nous allons vous faire une proposition. A prendre ou à laisser.
Dites toujours.
Fidrmuc me tendit une feuille et un stylo. Je les pris. Le papier était vierge.
Vous avez juste à la signer, dit-il. Un de nos spécialistes se chargera de contrefaire votre écriture.
Génial, et il écrira quoi votre spécialiste ?
Que vous reconnaissez votre appartenance au groupe ASSAU, dit Ostro, il y aura suffisament de détails pour que personne ne puisse mettre en doute la véracité de vos aveux.
Et puis quoi encore ?!
C’est le prix de votre silence. Nous, nous allons nous employer à faire disparaître les preuves matérielles contenues sur l’original de la disquette. Alors, supposons que vous l’ayez cette copie, et que vous voudriez en faire usage, vous ne ferez pas le poids face à notre dispositif, nous prouverons que vos documents sont des faux et la révélation de vos activités terroristes vous causeront beaucoup de tort, croyez-moi. Voyez les choses en face. Faites comme votre amie, Martine, elle s’en tire à bon compte. Elle va être mutée en province, alors que d’autres vont se suicider, c’est la vie...
Et quand vous aurez détruit toutes les preuves, la disquette n’aura plus aucune valeur. Que vaudra ma peau ?
Vous le saurez assez vite. Ou pas. C’est un risque que vous devez courir, répondit Fidrmuc.
T’en penses quoi ? demandai-je à Dubucque.
Il haussa les épaules, sa bouche fit une moue dubitative, il voulait ajouter quelque chose.
Il ne pense plus, coupa séchement Ostro. Il obéit, c’est tout.
Je signai. Quitte à jouer avec ma vie, banco, autant aller jusqu’au bout, j’improvisai des entrelacs sans aucun rapport avec ma signature. On lirait Demerdezvous, si on s’en donnait la peine. Peut-être que ça passerait, ou que ça casserait. Au point où j’en étais.
Paul est toujours là, la disquette est quelque part en sûreté... Dans le fond, tout ça ne vous a pas servi à grand-chose, dis-je, retendant la feuille et le stylo par dessus mon épaule.
Ostro les prit sans rien vérifier. Je supposai que la feuille alla se ranger directement dans un porte-documents et le stylo dans une poche. Les deux verres-miroir avaient négligé la possibilité d’une vraie-fausse signature.
Détrompez-vous, dit Fidrmuc. Il y a eu maldonne, certes, une série d’imprécisions, de coincidences étonnantes, une guerre des polices, l’Elysée, Matignon, mais nous avions plusieurs cartes dans notre jeu. Quelques uns de nos objectifs ont été atteints. L’attentat a permis d’opérer un spectaculaire coup de filet dans les groupes extrémistes de droite. L’ennemi est identifié, l’opinion publique est avec nous et, bien médiatisée, l’image du modèle démocratique se renforce. Ensuite, grâce à quelques fuites, on va réussir à impliquer les R.G., et faire retomber le coup sur l’Intérieur, et peut-être même leur faire porter le chapeau. Je vois d’ici la tronche du ministre. ( Il rigola, Ostro itou. ) Le directeur de Cabinet sera satisfait. Enfin, dernier point, un vaste plan de rénovation est à l’étude. L’est parisien doit avoir son Forum, comme les Halles. Une ligne a été tracée entre le Père-Lachaise et La Bastille. La Compagnie était en plein dessus. Certains de nos partenaires ont des intérêts dans cette affaire. La fin de La compagnie marque le début effectif des opérations.
Le problème, c’est que vous auriez dû suivre une des règles cartésiennes : « il ne faut s’occuper que des objets dont notre esprit paraît pouvoir atteindre une connaissance certaine et indubitable », mais vous l’ignoriez, sans doute, philosopha Ostro, dont je sentis le souffle me picoter la nuque. Il devait sourire.
Exact, j’ai pas fait l’ENA. Je ne compte pas, mais j’en ai assez d’avoir à supporter vos leçons de murènes philosophico-politiques. Allez vous faire enculer !
Pouvoir gueuler « enculer » me dégagea les bronches, et je pris congé. Tout compte fait, je ne sortais pas les deux pieds devant. Moi qui avait pensé faire une ultime virée champêtre et avaler mon billet de retour, passer l’éternité enterré dans un sous-bois, je respirais l’oxyde de carbone à pleins poumons et m’étirais les bras ; et, du plus fort que mes moyens me l’autorisaient, je reclaquai la portière sur les conspirateurs et leurs quatre vérités. Misérables. La mécanique allemande ne bougea pas, et aucun de ses occupants ne broncha. J’eus la sensation de refermer un cercueil ou un container de déchets toxiques. Seulement, c’était moi qui était contaminé.
La voiture démarra sans un bruit, ou on ne l’entendit pas, et elle se coula dans le flot de la circulation et disparut, comme si elle n’avait jamais existé.
EPILOGUE
Le tourbillon de merde qui m’avait emporté m’a guéri de mes crises de blennorrhée psychoscatologique. Elles ont peu à peu disparues. A leur place, un bouton a pointé un matin sa surface granuleuse sur mon ventre. Dans les jours qui ont suivi des plaques rouges m’ont poussé sur tout le corps. J’étais enflammé et intrigué. Le cuir chevelu s’est mis à me démanger furieusement. Quand je le gratte, des minuscules croûtes blanches me dégringolent sur les épaules. Je suis allé consulter un spécialiste dans un Centre de dermatologie à Neuilly. Le spécialiste m’a demandé si j’avais eu un choc émotif récemment. Souvent ça réveillait les virus qui sommeillaient en nous. J’ai souri dans ma barbe, en secouant négativement la tête. Le spécialiste a diagnostiqué une forme rare de mycose et m’a prescris un assortiment de pommades et de gels capillaires.
Matin et soir, j’en tartine allégrement ma culture de champignons microscopiques. La pommade du soir est une repoussante pâte brunâtre qui empeste le goudron. Au réveil je pue le pétrole. Dans ces conditions, inutile de chercher une fille qui voudrait partager mon lit, elle aurait l’impression de coucher avec une victime d’une marée noire. Une catastrophe écologique, voilà ce que j’étais devenu.
En quittant le Centre, je suis allé sonner chez la tante où mon ex et Emma ont pris pension. Je n’avais plus qu’une envie : embrasser ma fille. Elle m’a trouvé changé. Les fils gris dans mes cheveux, peut-être. Elle aussi, elle change. Je lui ai dit qu’elle était radieuse, qu’est-ce que c’est radieuse, m’a-t-elle demandé. J’ai essayé de le lui expliquer, puis j’ai ajouté que j’allais faire des efforts : lui rendre visite plus souvent, l’emmener se balader, manger des glaces, ou ce qu’elle voulait. Emma tapait dans ses mains d’excitation.
L’image de son sourire enfantin ne m’a plus quitté. C’est ce sourire qui m’a sauvé du pire.
Sept mois ont passé, sans que j’aie été inquiété de nouveau. De toute façon, je n’en avais vraiment rien à foutre. J’ai expédié cahin-caha mes affaires africaines, en laissant derrière moi les courses de chevaux, les paris clandestins, les prêts et tout ce qui touchait à La Compagnie. Je suis comme neuf, et veuf.
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Bonne année, mes meilleurs vœux, mon cul ! La France et le Fonds Monétaire International ont incité la Communauté Financière Africaine, qui touche 14 pays africains et quelques 82 millions d’individus, à dévaluer leur monnaie commune. Un accord a été signé dans un grand hôtel de Dakar. Le franc CFA, qui me faisait vivre, ne vaut plus tripette. Plus personne ne pourrait s’offrir mes bons et déloyaux services. Avec le nouveau taux de change, je suis devenu hors de prix. Adieu Bénin, Burkina-Faso, Cameroun, Centrafrique, Comores, Congo, Côtes-d’Ivoire, Gabon, Guinée-Equatoriale, Mali, Niger, Sénégal, Tchad et Togo, la boutique du Docteur Descartes ferme.
Ce n’est pas tout : en sortant de la Poste, après avoir encaissé la nouvelle de ma ruine, un diable noir, jeune sosie de Screamin’ Jay Hawkins, m’est tombé dessus, comme dans mon rêve. A bras raccourcis, le poing vengeur, il m’a demandé des comptes, au nom de tous ses frères et amis qui en avaient eu assez de ne pas obtenir de résultats, sans parler des femmes blondes dont ils n’avaient jamais vu la couleur des poils. Furieux, les frères et les amis du Noir s’étaient cotisés et l’avaient envoyé aux trousses du Docteur français. Il a fallu parlementer, j’ai cogité en quatrième vitesse et j’ai proposé un arrangement qui m’a sauvé la mise, sans que le Noir, prénommé Amadou, ne s’en doutât.
On pratique live et sauvagement la voyance. J’ai rédigé le libellé d’un papillon qu’on a tracté dans le voisinage et à la sortie des bouches de métro, des petites annonces ont paru dans les journaux gratuits de la capitale et on a ouvert un cabinet de consultation, chez moi. Le 11ème arrondissement effraie moins les gogos que la mauvaise réputation des coins pourris du 17è ou du 18è. Je fais le valet, suivez-moi, par ici la monnaie, et Amadou fait le marabout avec des bouts de ficelle, il « surmonte, neutralise ou désagrège tous les obstacles », comme il dit. Et ça attire du monde, je n’en crois pas mes yeux, ni les billets qui changent de mains. Notre association Yin et Yang fait des étincelles, mais c’est une autre histoire.
On partage fifty-fifty ; et le noir Amadou est logé, nourri, blanchi (sic !) et il ne parle plus de rentrer au pays, cet authentique fils de sorcier.
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A l’exception de celui de midi, k.o. debout, mes démons continuent de me tyranniser. Nuit et jour, j’ai devant les yeux une énorme tâche de sang noirâtre. Elle change continuellement de forme, comme une perversion d’un test de Rorschach, tantôt elle dessine le visage d’Henri, d’Omar, de Léon, et des autres, tantôt celui de Martine, et mon état ne s’arrange pas. Rien n’arrive à supprimer la tâche.
« Puisque le savoir est l’éclaireur de l’affliction/ Il est dangereux de savoir. » J’aurais pu méditer ces vers de D’Avenant, appris il y a longtemps. Je ne suis plus le même, j’ai vu la face cachée du monde ; et cette vision m’enfonce chaque jour davantage dans le désespoir. Je suis bloqué. « L’ancien ne peut plus se maintenir, le nouveau ne peut encore s’imposer, quelque chose comme ça », avait dit, sans se rappeller la citation exacte, un auteur de genre. Je m’étais mis à la lecture de polars, soucieux de mieux comprendre le monde, et cet auteur, le meilleur de sa génération, parlait de la réalité sociale ; appliquée à mon échelle individuelle, la citation faisait merveille.
J’ai décidé de faire un pélerinage d’une journée.
Je ne suis pas rentré bredouille, mais presque.
Derrière la facade de la Poste du Louvre, la vie et ses simulacres continuent de plus belle. Le jour, le rez-de-chaussée laisse libre cours au trafic intense des affaires et du cœur. Le perpétuel va-et-vient du papier et du courrier : échanges de tarifs et de billets doux, durs et dingues.
Les gens continuent de s’aplatir contre les guichets. Les fonctionnaires se retranchent derrière le règlement et les épaisses parois vitrées. Aux heures de pointe, on est serré comme des sardines dans les files d’attente. On ne compte plus les têtes de toutes les couleurs, noires, blanches, mates, jaunes et métissées s’additionnent et s’annulent dans le même mouvement.
Sinon les corps se frôlent librement. On remarque les panses bureaucratiques qui explosent sous les chemises cintrées ; des manteaux, des impers et des gandouras traînent la poussière ; des crânes rasent les murs, des permanentes et des brosses, soufflées par les courants d’air, ondulent ; des bigoudis oscillent au gré des coups de hanches et même, quelquefois, les crêtes des derniers Iroquois, surgies du Forum, lançent leurs flèches de couleurs. Par-dessus un tapis d’odeurs indéfinissables, mascara, rimmel et eaux de toilette coulent avec un arrière-goût de vapeurs de cocotte qui s’échappent des décolletés et des cols douteux.
La comédie de l’amour, de l’humeur, du fric et du pouvoir n’en finit jamais. Le cœur malade du monde. Ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Le soir, après un couvre-feu tacite, c’est l’arche de Noé des bannis. Sous l’éclairage lugubre et spectral des néons, bouh, les âmes moribondes déambulent. Les sans-abri dérivent. Livides, les junkies se fixent avec leurs orbites défoncées et noires, en tâtant leurs veines rustinées dans un recoin. Dans un autre, deux corps se frottent les croûtes pendant qu’un dernier exclu tire vainement sur sa bite recroquevillée comme un bigorneau, et qu’une femme sans âge pousse un chariot à provisions rempli de châtons miaulant à tue-tête.
Au premier étage de cette Tour de Babel, les voix des insomniaques pendus au téléphone répondent à leurs correspondants perdus à l’autre bout du fil. Elles se mêlent aux grognements des clochards qui barbotent et clapotent dans leur pisse, leurs glaires et leurs mares de dégueulis parce que la vinasse reste le seul compagnon de ces multiples solitudes croisées au centre de l’échange et du tri. C’est le paysage de la misère, mais ça ne me fait pas plus d’effets que ça.
J’y suis habitué, hélas.
Voilà le décor et son envers.
Dans le bureau des boîtes postales, repeint de frais, j’ai comme une révélation. La simplicité du message m’apparaît dans sa terrible sécheresse et je maudis le seul héritage que m’ont légué mes parents : leurs chromosomes débiles. Bien que je ne sois pas encore sourd, une voix de dessin animé, à la Woody Wood Pecker, hurle dans mon oreille en vibrant : Descartes, t’es moi que rien, t’en fais partie !
Pas Descartes, corrigé-je, puisque si je reprends tout depuis le début, j’ai eu envie de gifler un peintre, puis il a été nécessaire que je gifle à son tour un fonctionnaire de la Poste, ensuite tout est parti de travers. Mais est-il dans l’ordre naturel des choses qu’une simple série de baffes entraîne un bouleversement total dans la vie de nombreuses personnes, ou, plus radicalement, leur mort ? Amateur de rock n’roll, ai-je été la victime d’un phénomène d’amplification, que certains spécialistes nomment « l’effet papillon », lorsqu’un battement d’ailes à Hong Kong provoque plus tard un orage à des milliers de kilomètres de là, plus précisèment à Haut-Les-Crèvecœurs, environ trois mille habitants ? Suis-je un papillon ? Non ! Dans la suite des événements de l’opération Mincemeat, j’ai perdu la seconde femme de ma vie, mes amis, une réputation, mes habitudes, mes certitudes, mes illusions, et j’ai été comme ruiné après l’abandon de mes affaires. Mon univers s’est écroulé. Mais, selon l’avis d’autres spécialistes, le fait que j’ai eu envie de baiser aurait expliqué aussi le début de mes ennuis.
Et moi qui me croyait si malin j’observe ce qui aurait pu être une interprétation des règles pour la direction de l’esprit : je pense, donc je suis peu de choses.
Dorénavant je m’appellerai Zéro.
C’est la voix à la Woody Wood Pecker qui rigole.
P.-S.>© Yannick Bourg et les éditions Florent Massot, octobre 1996. Toute reproduction commerciale interdite.
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