Alain Croubalian, dead brother pour de bon

Par David Dufresne, 3 septembre 2021 | 2837 Lectures

Le camion du groupe était pourri, comme leur son était magistral (et leur énergie, brutale). Dans mon souvenir, leur agent ne lisait pas bien l’Anglais : ce n’est que dix ans plus tard que les Maniacs comprirent pourquoi ils n’avaient jamais signé sur un label US ou anglais. A Bondage Rds, entre les Bérus et les VRP, on les avait accueillis et les Maniacs, suisses dans leur droiture, admirables dans leur fraternité, furent parmi nos meilleurs groupes.

Sur Stop it Baby Rds, mon petit label, ils faisaient des étincelles. On fit croire qu’ils avaient joué jusqu’au Budokan, à Tokyo, eux qui n’avaient jamais mis les pieds au Japon. Et Alain qui rigolait, qui rigolait, et qui souriait --- bon sang, quel sourire. Un sourire de frère.

Et puis, avec Alain, on s’était retrouvés des années plus tard, là où tout avait commencé, une propulsion dans l’espace temps : au Cabaret Voltaire, à Zurich, là où Hugo Ball et Tristan Tzara torpillèrent l’art, le langage et la guerre. Alain jouait dans les Dead Brothers, invention subtile de tout ce que l’âme rock ’n’ roll peut mixer au mieux ; groupe dont la marque de fabrique résonne tant en ce jour maudit : « The greatest and strangest funeral combo of the world ». Les Dead Brothers avaient signé la musique de notre Dada-Data.net, hypertexte-hommage aux proto punks de 1916. Le soir du lancement, les Dead Bothers fendirent la foule et l’esprit des lieux trembla. Alain chanta jusqu’à plus soif, et jusque dehors, comme on avait promis qu’on ferait pas, dehors, dehors, dehors, la rue, la vie, la mort.

Sur la photo, c’est lui, au cœur du tumulte, sans micro, qui chante, la voix suave et le doigt vengeur. Alain est décédé hier, dans la nuit. Son employeur, la RTS écrit : « Journaliste et correspondant radio à Bâle pour la RTS, Alain Croubalian est décédé subitement dans la nuit de jeudi à vendredi, à l’âge de 57 ans. Artiste dans l’âme, il avait réalisé encore tout récemment des séries consacrées à sa passion, la musique, avec la touche humaine qui le caractérisait. » Salut l’ami. Amuse toi bien, là où tu es. Et nous, ce soir, le cœur gros, et les souvenirs comme ça, on va rejouer Pogo Pogo contre tes Walls of Jericho.

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