DIMANCHE 29 MARS 2020 - JOUR 14
MATIN. Disparition de Patrick Devedjian, 75 ans, victime du Covid-19. Qu’un ancien ministre meurt, et c’est un signal, nous assène la presse, un rappel que nous serions tous égaux devant la catastrophe. Une sous-télé appelle un sous-psy à la rescousse pour nous décortiquer tout ça --- il faut bien nourrir la bête : il n’y a plus de puissants, il n’y a plus de vaincus de l’Histoire, plus d’inégalités dans la société (au passage, il n’y a plus d’extrême droite dans son parcours, détail) ; la pandémie serait, dans sa grande folie et sa grande générosité : aveugle et juste. Si l’on suit le raisonnement, comme le speaker aimerait tant, il faudrait accepter, tous, notre sort, et les mauvais choix politiques, puisqu’en Haut, comme en Bas, la même malédiction s’abat.
Ce serait oublier les travailleurs forcés, les confinés perdus, seuls, ou entassés ; les sans-dents à la rue livrés à eux-mêmes ; les sans-gants d’Amazon qui pleurent, et la fortune de Bezos qui rit ; oublier la désespérance d’aujourd’hui qui s’ajoute au désespoir de toujours : les fins de mois impossibles, le mépris permanent. C’est La Lutte Virale, comme dit joliment un site de défense des droits monté par la CGT. Depuis Parlerme, un groupe de révoltés prédit : « Ceux qui sont prêts à la guerre le disent : il faut que nous dévalisions les supermarchés pour leur faire comprendre la situation dans laquelle on se trouve ».
A Nantes, on apprend que trois inconscients se sont fait salement contrôler par les gendarmes, flingue sur la tête, « si tu bouges, je te fracasse au sol ». Les trois fêtards avaient été repérés par un hélicoptère dernier cri, avec vision infra rouge, capable de « deviner à des centaines de mètres la présence d’êtres humains ou d’animaux, sans être ni vu ni entendu du sol », un engin affrété tout spécialement de Rennes, à 30 minutes à vol d’espion. Des moyens d’anti terrorisme, démesurés, du Blade Runner-sur-Loire, un déballage de contrôle qui coûte un bras --- ou un respirateur de réanimation (par sortie).
APRES MIDI. Mon voisin a retiré sa pancarte du mec qui veut vraiment sortir de chez lui (cf. hier). La faute au vent qui pique et qui souffle ? La faute à la rumeur, mais laquelle ? L’envie de changer, de confectionner une nouvelle missive ?
Une lectrice me suggère de répondre à l’artiste. Elle me conseille un vieux drap, faute de carton. Sur Twitter, le vidéaste Rémy Buisine qui, pendant des mois, avait documenté la fronde des Urgences, dans l’indifférence pas même gênée des pouvoirs publics, a posté un joli modèle, accroché aux grilles de l’hôpital Saint-Louis, à Paris :
« Covid-19, on vaincra cette « Saloperie » mais au prix : de Larmes, de Morts, d’Épuisement, de Peur, d’Insomnies, Et de Colère. »
On sort. Ni drone, ni hélicoptère au-dessus de nos têtes, juste du ciel, et du répit. Aux rares piétons, on tourne la tête, on offre notre nuque, impolis et grotesques, mais la frousse, mais la peur, et toujours, ici et là, ces déplacements tactiques et puérils sur quelques mètres carrés. Dans ce vide, tout Paname ressort, les pavés, le métro aérien, les boulevards infinis qui s’allongent, le zinc et l’ardoise des toits qui s’embrassent, le silence quasi total, au loin, un roulement de vélo, un store mal rangé qui s’amuse : Paris sans parisiens, c’est quand même quelque chose, ce pourrait être une fête, un rêve éveillé, mais c’est froid comme la morgue.
Au loin, sur un mur, toute fraîchement débarquée, j’attrape une céramique Space Invader. J’empoigne mon téléphone, décidé à immortaliser ma prise (c’est une app, FlashInvaders, qui permet de redevenir gamin, et de s’adonner à un jeu de piste urbain, de la réalité augmentée, qu’ils disent, rien à gagner, rien à perdre, juste à lever les yeux en permanence, pour ne jamais désapprendre à regarder ailleurs). Cette fois, la machine n’enregistre pas ma trouvaille. J’en suis pourtant persuadé, la pièce n’était pas là, avant. J’insiste, incrédule, on ne va pas me voler ça, aussi ? Je pointe à nouveau la céramique, comme un drone inversé, du bas vers le haut, mais je me fais gronder. Les développeurs ont modifié leur programme, et changé les règles. A l’heure du cauchemar et de la diminution totale, il serait déplacé d’augmenter quelque réalité que que ce soit.
Safer at home, m’ordonne l’application.
On s’exécute, penauds et émerveillés, vexés et reconnaissants. On rentre.
Nouveau coup de fil à ma mère, 76 ans, seule chez elle. Je l’appelle tous les jours, comme jamais : on a vite fait d’être le drone des autres, à des centaines de mètres, comme à 600 kilomètres de distance. D’ordinaire, on rit, on blague mais pas ce soir. Elle lâche, ferme : vous auriez pu venir, quand même ?
SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Ce soir, le petit voisin s’est équipé : il lance des bulles et un défi à Rémi, en bas, son ami. La mère sourit, ça va être énorme demain.
Lecture du Tract d’Alain Badiou, « Sur la situation épidémique » , court texte disponible gratuitement dans la collection du même nom de la maison Gallimard. L’intellectuel de décoration écrit, sans honte : « Et ce n’est sûrement pas les gauchistes – ou les gilets jaunes, ou même les syndicalistes – qui peuvent avoir un droit particulier de gloser sur ce point, et de continuer à faire tapage sur Macron, leur cible dérisoire depuis toujours. Ils n’ont, eux non plus, absolument rien envisagé de tel. Tout au contraire : l’épidémie déjà en route en Chine, ils ont multiplié, jusqu’à très récemment, les regroupements incontrôlés et les manifestations tapageuses, ce qui devrait leur interdire aujourd’hui, quels qu’ils soient, de parader face aux retards mis par le pouvoir à prendre la mesure de ce qui se passait. Nulle force politique, en réalité, en France, n’a réellement pris cette mesure avant l’État macronien et sa mise en place d’un confinement autoritaire. »
Outre que l’on sait qu’il était possible de savoir, et que savoir était même un devoir pour certains (sinon, à quoi bon les Autorités et autres Comités ?), lire à ce sujet le travail de Pascal Marichalar, évoqué hier soir, ici-même, quel malaise devant ce bavardage, digne du show télé matinal, fait d’haines recuites d’un autre temps et de résignation sans futur.
- Moral du jour : 7/10
- Ravitaillement : 6/10
- Sortie : 1
- Speedtest Internet : 938 Mbps





